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 Le Prophète de Brâkmar.

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John-Slater
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MessageSujet: Le Prophète de Brâkmar.   Mar 18 Déc 2012 - 1:13

Prologue : Le Retour du Damné.
La guerre fait rage dans le Monde des Douze, les soldats de Jiva s'avancent dans les terres meurtries de Sidimote... L'endroit est plongé dans l'obscurité, dans l'ombre de la ville de Brâkmar, ses serviteurs s'amassent devant ses portes, de marbre et d'acier, entourées par un torrent de lave... La guerre fait rage, et rien ne semble être en mesure de stopper la folie meurtrière des disciples de Djaul.

Par delà les rivages de Cania, masquée par le brouillard et les épais nuages des tempêtes maritimes, l'île de Frigost, maudit jadis par Djaul... C'est là que John Johartis Slater a élu domicile, perdu dans la bourgade gelée. Une île qu'il a longtemps détesté, qu'il déteste toujours, mais dont la quiétude et l'éloignement du continent ensanglanté l'avait séduit... Le Prophète attendait, las, des jours meilleurs.

Ses pouvoirs l'avaient progressivement abandonné, les forces démoniaques sombraient à mesure que la vague blanche s'engouffrait dans les terres Brâkmariennes, l'espoir s'était rompu, la Tour de Gisgoul fut investie par la garde prétorienne de Bonta qui mit à sac l'autel sacré de Rushu. Profanant le temple, le Seigneur Démon relança le conflit au sein des arcanes divines. Les Protecteurs, les Mérydes et les Douze Dieux s'entre-déchirèrent à nouveau avec une violence renouvelée. Jiva apparu en Sidimote et conduit son armée jusqu'aux portes de la cité corrompue. Mais les Primum Nocere s'interposèrent, dans une lutte acharnée, la gardienne du mois de Javian fut défait par la guilde la plus puissante de Brâkmar, non sans mal ni peine. La meneuse angélique remarqua l'absence du Prophète dans les rangs Nocérien :
- Ce vieillard provocateur ne prend pas part au combat. Sa lâcheté sera sévèrement punie !
Sa sentence prononcée, elle se retirait jusqu'en Cania, et l'Enutrof paya du Feu Noir sa désinvolture, lui qui était traqué depuis des mois par la garde prétorienne de Bonta.

Brâkmar était sauve, mais le Prophète avait baissé sa garde, ses sortilèges furent détournés par Jiva qui se rendit elle-même au domicile du vieillard, sa lame bénie transperça le corps sans âme dont la chair brûlée constituait l'enveloppe physique, l'Enutrof ouvrit brutalement les yeux, un cri strident et maléfique s'échappa et réveilla l'île entière, le hurlement se propagea dans l'ensemble du Monde des Douze. Les Ombres de Djaul, des serviteurs zélés, corrompus par le pouvoir destructeur de Rushu, en quête d'âmes à rapporter à leur seigneur, apparurent autour de Jiva, leurs épées sombres pointaient sur elle tandis que sa lame restait plantée dans le cœur de l'Enutrof. La Gardienne de Javian disparue dans un nuage étincelant, les Ombres demeurèrent, leur meneur, Angmar, ota l'épée qui se mit à fondre au contact de sa main.

Le Prophète fut conduit dans les sous-sols de Brâkmar, quatre jours s'étaient écoulés, le vieillard avait cessé de respirer depuis quelques heures mais le brasier en son fort intérieur ne s'était pas encore éteint. La magie noire des Ombres opéra et la blessure commença à se refermer, scellée par la lave...
Une douleur inhabituelle s'empara de Johartis, une vive brûlure au niveau de la poitrine.
- Elle a transpercé votre cœur, expliqua Angmar. Elle a prit le Feu Noir qui grondait en vous.
L'Enutrof plaça machinalement sa main sur la plaie, lui qui n'avait plus ressenti la douleur depuis des années... Son souffle redevint plus régulier, il sentait sous sa paume son cœur qui battait.
- Jiva... prononça-t-il en serrant les dents. Mon âme...
- Nous l'avons repris, en partie.
John comprit qu'il avait gardé en lui une partie de son âme, Jiva lui avait rendu, elle avait essayé de le tirer des ténèbres et en éliminant le Feu Noir. Mais les Ombres de Djaul étaient intervenues à temps et avaient pu empêcher l'âme de l'Enutrof de s'ancrer dans le corps du vieillard. Mais il avait perdu ses pouvoirs...

Six mois passèrent, la guerre ne s'était pas interrompue, les forces de la cité sombre étaient parvenues à reprendre une partie du Monde des Douze, sous les ordres de la Primum Nocere. John Slater était farouchement gardé par les serviteurs de Djaul tout en haut de la Tour de Brâkmar. Il s'était progressivement rétabli de l'assaut de Jiva et pu à nouveau se mettre à marcher, à parler plus clairement, à utiliser ses sortilèges conféraient par la divinité Enutrof. Mais le Feu Noir ne revint pas à lui...
Il sortit de la Tour, prenant la route de la Tour de Gisgoul. Il pénétra dans l'enceinte du temple, vidé des offrandes et des cadavres par l'armée Bontarienne. L'autel n'avait cependant pas été déplacé, John s'agenouilla et se mit à psalmodier des mots inaudibles, invoquant le Seigneur Démon Rushu... Une dizaine de minutes s'écoulèrent, la silhouette terrifiante du Maître de Brâkmar apparue...
- Toi, vieillard... Que veux-tu ?
- Rendez-moi ce que votre ennemi m'a prit.
- Tu oses donner des ordres à ton Maître ? Qui plus est, pleurnicher pour tes pouvoirs perdus par ta seule faute... Et rien à offrir en échange d'un tel service, que je ne suis pas disposé à te rendre.
- Et si je m'engage à éliminer Jiva ? L'éliminer une fois pour toute...
- Ahahah... Un Enutrof qui tuerait la guerrière la plus puissante de Bonta ! Toi qui n'es plus capable de vaincre les disciples de Sacrieur ! Tu te moques de moi.
- Pas du tout Seigneur Démon. J'apporterais la tête de Jiva sur cet autel en guise d'offrande.
Sur ces mots, l'Enutrof tourna les talons et repartit aussitôt pour Brâkmar, où il retrouvait sa fidèle monture, Deathwing, prenant le chemin de Bonta, seul.

John Slater prit soin d'esquiver la milice et investit la ville blanche durant la nuit, se faufilant jusqu'à la milice de Bonta. Ne trouvant pas Jiva, il se rabattit sur les membres de sa garde prétorienne. Alertée par le brouhaha du combat, la Gardienne de Javian apparue dans l'enceinte du bâtiment tandis que l'Enutrof achevait le dernier prétorien.
- Tu es une cause perdue, décidemment, ironisa Jiva.
- Je suis venu prendre ce que tu m'as volé, petite fille.
- Tu n'as aucune chance, Johartis. Aucune. Cette nuit-là j'ai entendu le râle de tes victimes, leurs âmes perdues et farouchement gardées par Angmar, dont la tienne. Rend-moi celles que tu as pris, rend-moi celle de ton frère.
- Si j'accepte, tu me rendras le Feu Noir d'Hyrkul ?
- Oui.
Johartis leva ses mains vers le ciel, le vent se faufila entre les murs et les portes de la milice, le brouillard nocturne s'épaissit,
le spectre des victimes du Prophète tournoyaient autour de Jiva avant de s'immobiliser brutalement.
La Gardienne s'avança vers l'Enutrof corrompu, et lui tendit la paume de sa main où une petite flammèche s'animait. Il se saisit d'elle et la plaça contre la plaie au niveau du cœur. L'orbite de ses yeux redevint grisâtre, ses mains s'entourèrent d'un légère aura...

La nuit se prolongea, John en profita pour retourner furtivement en Brâkmar, retournant auprès des Ombres de Djaul et d'Angmar.
- Tu as réussi ? S'enquerrait-il.
- Oui, répondit le Prophète en créant une spirale de feu autour de lui.
- Rushu sera furieux s'il apprend que tu as marchandé avec Jiva.
- Quelques âmes seulement... Il n'aura pas sa tête, pas encore. Mais Rushu doit être évincé de toute façon.
Angmar acquiesçait et servit un verre de rhum fourbe à l'Enutrof, l'alcool partit en fumée dans la bouche du Prophète, celui-ci esquissa un sourire.
- Mais il reste une partie de ton âme en toi...
- Je ne sens rien, Angmar, ça ira.

Une nouvelle semaine commença, la Primum Nocere se réunissait pour accueillir de nouvelles recrues, Slater apparut de nouveau aux entretiens, redoublant de ferveur auprès de sa guilde. Il déchaina ses forces dans les Conquêtes de Prisme et s'imposa rapidement comme un des principaux défenseurs de l'ordre Brâkmarien. Jiva se gardait d'intervenir, profitant des âmes qu'elle était parvenu à récupérer, pendant que Slater déversait le Feu Noir sur ses ennemis. La Primum Nocere, jugeant sa loyauté et sa bravoure suffisante, le promu Gardien Nocérien...

De l'autre côté de Sidimote et par delà Cania, Jiva s'occupait des âmes dispersées par Johartis. Il y en avait une qui avait attiré son attention, une des premières âmes que le Prophète avait volé, qu'il avait conservé jusqu'alors, mais que la Protectrice de Javian lui avait demandé de rendre.
Il s'agissait de l'âme de son frère... Garviel... Garviel Loken...





Fin.

[HRP : J'avais envie d'écrire l'histoire de mon perso, bon là c'est un genre d'intro fait à la va-vite, si ça vous a plu, vous serez pas déçu par la suite -pas pour tout de suite-, si vous avez des commentaires/suggestions, en MP ou IG plz]

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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Mar 10 Juin 2014 - 22:51

Prologue : La Fratrie Loken.

L'Aurore Pourpre eut de nombreux séquelles sur le Monde des Douze. La population d'Amakna chercha à se réfugier du conflit qui opposera, durablement, les hordes de Brâkmar à la ville de Lumière.

Parmi la population se trouvait Alaïne Loken. Alaïne était une jeune Iopette de bonne naissance, ses oncles participèrent à la victoire de Bonta pendant la guerre, son père y trouva la mort mais fut considéré pendant longtemps comme un héros, aujourd'hui oublié, délaissé pour une mythologie bien différente. Elle fut également mariée à un chevalier de Bonta, Ylakan, avec lequel elle aura deux enfants. Les origines d'Ylakan demeurent inconnues.

Deux jeunes Iops naquirent en l'An 34, des jumeaux.

Garviel et Johartis.

Garviel était caractérisé par son aspect chétif, un visage animé par de grands yeux d'un vert émeraude qui évoquerait aujourd'hui le Dofus du même nom, un rictus amusé. C'était un nourrisson très calme, dont la réputation au sein de la petite bourgade de la Millifutaie lui valu le nom du "Tranquille".
Son frère, Johartis, partageait certains de ses traits avec Garviel, mais il était plus bruyant, plus capricieux, plus vif aussi. Lui aussi possédait de grands yeux verts, une caractéristique très rare dans le Monde des Douze, d'autant plus chez les Iops qui ne sont pas pourvus d'iris colorées, qui lui donnait cette mine attendrissante en toute circonstance.

Pendant leurs premières années de vie, les Loken eurent une enfance heureuse. Inséparables, et déterminés à devenir des chevaliers de Bonta, à l'instar de leur père, Garviel et Johartis s'entrainèrent ensemble au maniement de l'épée, à l'utilisation de leurs aptitudes de Iop, à l'art martial Iop dans son essence la plus pure. Dès l'âge de quatre ans, les Loken savaient presque utiliser la quasi-totalité de leurs aptitudes, une prouesse inégalée depuis. Seule la Colère de Iop leur demandait trop d'énergie et de concentration.
Garviel semblait plus fort et plus rapide que son frère, mais Johartis avait hérité d'une capacité plus singulière, il était doté d'une redoutable capacité d'anticipation, comme s'il avait la faculté de voir ou de prédire l'avenir...

Toute la Millifutaie avait connaissance de leurs étonnantes capacités. Tandis que leur père partait pour 3 mois en mission au Nord de Cania, Alaïne chercha à protéger sa progéniture d'une population de plus en plus curieuse. On racontait un peu partout en Amakna les merveilleuses prouesses des Loken, éveillant la convoitise des commandants de la Garde de Bonta, et la méfiance des Brâkmariens, sans trop savoir de quoi il en retournait exactement, ne les ayant jamais vu se battre.

Alaïne ne laissa plus ses enfants seuls à l'extérieur. L'absence de son mari couplée à l'agitation autour de Garviel et Johartis la rendit paranoïaque. Les villageois de la Millifutaie craignait qu'elle ne commette l'irréparable, sans l'en tenir informée, ni elle, ni la fratrie, une petite milice patrouillait furtivement autour de leur maison, s'assurant du sort des Loken.
Cette bienveillance attira inévitablement davantage l'attention. Un des patrouilleurs fut capturé par une bande Brâkmarienne. Humilié et torturé par le feu pendant plusieurs jours, le villageois finira par avouer, tout avouer. Des aptitudes exceptionnelles des frères Loken jusqu'à la santé psychologique d'Alaïne, en passant par l'absence d'Ylakan. Abel, c'était son nom, fut finalement relâché, une erreur que les Brâkmariens regretteront...

Tandis que la nouvelle se répandit en Brâkmar, Rushu ordonna que l'on lui ramène la Fratrie, afin d'en faire des guerriers au service de ses desseins, l'avant-garde de la ville, et qui, peut-être, l'amèneront au Panthéon des Dieux...
On chargea Malefy Eredar du kidnapping, lui et ses hommes avaient pour consigne de ne laisser aucune entrave sur leur chemin, et dans l'absolu, d'éliminer la totalité des villageois à proximité de la demeure des Loken, tous ceux qui étaient susceptibles de reconnaitre les prodiges.

Mais avant que Malefy n'eut le temps d'investir la Millifutaie, le villageois Abel, retrouvé quelques jours plus tard après son enlèvement, fut conduit d'urgence à Bonta. Une fois en ville, il informa les plus hautes instances Bontarienne de tout ce qu'il savait. On fit mander Ylakan le plus rapidement possible. L'on estima qu'il fallait près de deux semaines aux Brâkmariens pour atteindre le village des Loken. Un laps de temps similaire aux Bontariens.

Sans attendre le retour d'Ylakan de mission, Bonta envoya ses meilleurs hommes en Amakna. Depuis les collines de la Route de la Roche, le contingent Bontarien put apercevoir la horde de Malefy qui avançait vers le Nord. Bonta bénéficiait d'une avance confortable, se rendant les premiers au domicile des Loken...

La panique s'empara du village, si retranché et si hermétique à la géopolitique du Monde des Douze que la seule vue de soldats provoquait chez eux une terreur insensée. Alertée par le brouhaha à l'extérieur, Alaïne céda elle aussi, son affolement terrifia ses enfants qui se réfugièrent dans le sous-sol. Les hurlements de leur mère raisonnèrent dans la pièce principale, où déboulèrent les miliciens de Bonta. Malgré leur sommation, Alaïne était prise dans une frénésie meurtrière, l'instinct maternelle probablement portée à son paroxysme, la Iopette déchaina sa Colère, emportant sur le coup 3 des quatorzes Bontariens.
En large supériorité numérique, les miliciens ne mirent pas longtemps à mettre Alaïne à terre, une folie se déchaina dans la maison, désarmée, mortellement blessée, Alaïne fut violée par des soldats de la ville Lumière... Les villageois, désemparés, assistaient sans voix à cette scène d'horreur, les cris de douleur et de détresse de la Iopette retentirent jusqu'aux abords du village, sans trouver réponse.
Les deux frères demeuraient dans le sous-sol, terrorisés, tandis que la horde de Malefy Eredar investissait la Millifutaie...

Alertés par l'accalmie, les Brâkmariens pénétrèrent dans la maison des Loken, assassinant tous les villageois qu'ils rencontrèrent. Les miliciens Bontariens, pris au dépourvu, ne purent résister à l'assaut.
Alaïne gisait, sans vie, dans le salon, son sang et celui de ses violeurs maculés le sol et les murs. Malefy considéra un instant cette proie au bord de la mort, avant de reprendre les recherches. Il parvint à atteindre le sous-sol, tomba nez à nez avec les deux frères. Il poussa un léger soupir de satisfaction, observait les jumeaux dont les yeux étaient fermés et les mains fixées sur leurs oreilles, comme pour se protéger de la réalité.
Malefy Eredar s'approcha d'eux, passa sa main meurtrie par la torture dont il fut victime dans sa jeunesse dans les cheveux de Garviel, puis de Johartis. Essayant, au plus possible, de se montrer rassurant.
- Vous n'avez rien à craindre.

Johartis fut le premier à ouvrir ses yeux, depuis le haut des escaliers de la cave, il voyait du sang couler. Il tapota l'épaule de Garviel, l'incitant à se confronter à la réalité. Malefy vit dans leurs yeux d'émeraude que les frères avaient compris. Croyaient-ils qu'il était coupable du viol de leur mère ? Johartis ne lui adressa pas de regard vengeur, à l'inverse de Garviel, Malefy en était troublé. Du haut de ses deux mètres, il empoigna le col des petits Iops et les remonta dans le salon.
Là, les Loken constatèrent avec effroi que les victimes portaient le même uniforme que leur père, et surtout, que l'un d'entre eux gisait tout à côté de leur mère, pantalon baissé.
- Nous ne vous voulons aucun mal, lâcha Malefy.
Garviel s'agita, le Brâkmarien le laissa se rendre au chevet d'Alaïne, dont le souffle n'était désormais qu'un sifflement faible et apeuré.
- Maman... murmura-t-il.
Son frère gardait les yeux rivés sur les violeurs, son visage était sévère, il n'y eut pas de larme autour de ses yeux. Il ne se débattait pas, tandis que Garviel pleurait l'état de sa mère. En dehors de ses râles, un silence d'effroi régnait désormais sur le village.

Malefy s'avança vers le jeune Iop, qui se releva d'un bond, faisant face à la horde. Malgré ses larmes, on pouvait lire sur son visage toute sa haine et sa détermination. Johartis en fut étonné, il tenta de raisonner son frère en désignant les vrais coupables, sans y parvenir...
Les 27 Brâkmariens dégainèrent leurs lames acérées. Le jeune Johartis commença à se débattre à son tour de l'étreinte de Malefy, qui le lâcha brusquement. Le jeune Iop s'écrasa sur le sol avant de se relever, sans s'avancer vers son frère, lui tendit la main comme une invitation à le rejoindre.
Alaïne rassembla ses forces pour se redresser, tout aussi déterminée que son fils, elle se tint à ses côtés, à genoux, enlaçant Garviel et incitant Johartis à la rejoindre. Son regard se tourna vers Malefy, qui le considéra à son tour, qui d'un signe de tête approbateur laissa Johartis rejoindre sa mère.

Alaïne se vidait petit à petit de son sang, les vêtements de ses enfants en étaient désormais imprégnés, leur étreinte sembla durer une éternité. La Iopette commença à s'effondrer, ses bras se délièrent, Garviel chercha à les conserver autour de lui et de son frère, en vain. Alaïne balbutia, sa gorge était prise par l’hémorragie, mais une phrase parvient à s'en échapper, seuls les jumeaux purent l'entendre.

Malefy comprit rapidement que Johartis allait les accompagner, mais pas Garviel. Les deux frères s'adressèrent un regard d'incompréhension, aucune parole ne fut prononcé. Du moins, aucune parole audible. Johartis retourna auprès de Malefy et sa horde, tandis que Garviel demeurait aux côtés de sa défunte mère. Alors qu'ils s’apprêtaient à l'éliminer, Ylakan surgit depuis l'arrière de la pièce, usant du sort d'Épée de Iop pour gagner le temps nécessaire pour s'enfuir. L'onde de choc propulsa Johartis à l'extérieur de la maison, qui s'effondra sur la horde Brâkmarienne. Seul Malefy put s'en tirer avec de graves blessures.
Ylakan emporta le seul fils qu'il pu sauver jusqu'à Bonta, évitant les zones à risque, ne s'approchant presque jamais de la population...

Malefy et Johartis regagnèrent la ville sombre. Le meneur de la horde ne résista pas aux sérieuses blessures de l'effondrement et mourut quelques semaines après leur arrivée. Le Loken se sentit trahi. Trahi par Bonta, trahi et abandonné par son propre père, qui avait manqué de le tuer pour sauver Garviel... Cette haine fut cultivée par les maîtres de Brâkmar, élevée jusqu'à son paroxysme. On empoisonna l'esprit de Johartis, on le tortura, on l'enrôla dans les mines de Sidimotes afin de le renforcer physiquement et mentalement. Des sévices d'une violence rare le transformèrent à jamais, faisant de lui un spectre consumé par sa propre haine.

Garviel fut éduqué et entrainé avec une attention toute particulière. Sa force, sa volonté, sa bravoure, étaient tant de qualités qui faisaient écho dans le Monde des Douze. Un guerrier exceptionnel, à la hauteur de la réputation qu'il avait eu dans son enfance. Ylakan veilla sur lui jusqu'à sa mort, en l'an 144, qui depuis les évènements de la Millifutaie, avait été tourmenté par la mort de sa femme, et du sort de son autre fils...


...


Le destin de la fratrie Loken est lié à l'histoire du Monde des Douze. Un Monde de division, de règnes éphémères, de mercenaires en quête du pouvoir. Et même si la lutte entre Brâkmar et Bonta arrive à son terme, Garviel et Johartis se livrent une guerre sans merci depuis près de 600 ans, une guerre qui elle, est loin d'être terminée...

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Dernière édition par John-Slater le Mar 17 Juin 2014 - 15:25, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Mer 11 Juin 2014 - 23:56

Livre I. La Communauté d'Amakna
Un Long Voyage...

Le Comte Harebourg a été défait. Le Monde des Douze est malgré tout au bord de l'implosion, la cité de Brâkmar s'agite, ses forces se regroupent, le Seigneur Démon Rushu s'apprête à lancer une ultime offensive d'Amakna jusqu'à Bonta, en passant par Pandala... Mais l'essentiel de son armée se rendra sur Frigost, afin de reprendre possession de la Tour de Clepsydre, et y installé son plus redoutable atout : Johartis.

En l'An 674, Rushu déverse une colère si violente et si brutale que l'île manque d'être ensevelie par des flots déchainés. L'invasion Brâkmarienne, conduite par Johartis et son plus puissant guerrier, Angmar, terrasse les forces désunies de la Bourgade, épuisée par des décennies de lutte avec Harebourg. En moins d'un mois, l'armée de Johartis avait atteint son but ultime, l'Archiduc Eroh Lex fut capturé, lui et tous les Sinistros encore présents.
Perché tout en haut de la Tour de Clepsydre, Johartis bénéficiait d'une vision sur l'ensemble du Monde, capable de créer des spectres à son image afin de conduire des raids sur l'ensemble des territoires de conquête.

L'île de Frigost plongea dans une obscurité totale, plus chaotique encore que celle qu'elle avait connue jadis. Seul le haut de la Tour était encore visible depuis les rivages de Cania, un l’œil de Johartis épiant les contours du continent, prêt à frapper partout où Bonta se montrerait vulnérable...


...

Et la peur gagna le Monde des Douze. Depuis Brâkmar, Bworks, Bandits, Mineurs et Chafers, conduits par les spectres de Johartis, atteignirent Sidimotes, puis Cania, avant de s'étendre vers l'Est où la population d'Amakna se préparait à l'affrontement.

Le Roi Allister comptait sur l'appuie de Bonta afin de défendre ses terres de l'invasion, et notamment, sur une arme à la hauteur de la menace qui planait sur son royaume... Un guerrier dont on dit que son corps avait été conservé par une magie blanche puissante, dans l'attente de son âme autrefois capturée par son frère, et qui, par la grâce de Jiva, retrouva son enveloppe charnelle. Le seul rempart à la folie de Johartis,

Garviel Loken...

La plus grande bataille pour le Monde des Douze vient de commencer. Le Roi Allister vient de lancer son appel, il fallait prévenir Bonta de l'imminence de l'attaque, et sauver Amakna.

À suivre...

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Dernière édition par John-Slater le Mer 2 Juil 2014 - 11:40, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Mer 18 Juin 2014 - 0:09

Chapitre I. La Lueur.

       Ceux qui tombent dans le monde merveilleux et magique des Douze, errent entre deux dimensions. Parfois, ces âmes perdues s’incarnent en d’étranges et maléfiques créatures, investissant les cimetières et les cryptes.
Mais d’autres âmes se retrouvent comme figées entre l’espace et le temps, privées de la liberté offerte par la mort, privées de la Lumière, absorbées par les ténèbres, piégées dans une ombre si opaque qu’elle semble être une cage hermétique, sans vue sur l’extérieur. Le temps ne s’y écoule pas, aucun des cinq sens n’est sollicité en tel endroit. Une privation de tout, si drastique et si cruelle que la tourmente et la folie s’emparent des âmes piégées, les brisant indéfiniment, jusqu‘à la défragmentation totale, jusqu’au chaos le plus absolu…
Des ténèbres que seules les forces de Rushu pouvaient mettre en œuvre. Les plus puissants guerriers du Monde des Douze qui avaient eu la malchance de tomber sur les Dévoreurs finissaient dans ces prisons irréelles…

Avant d’être le Prophète de Brâkmar, Johartis avait servi le Seigneur des Ténèbres, arpentant le continent à la recherche de ces guerriers qui martyrisaient et humiliaient les soldats de Rushu, les Héros de Bonta. Les Huit, créés pour se défendre de ces créatures malfaisantes, furent malgré tout tué et leurs âmes jalousement conservées dans l’Antichambre, le nom de cette dimension cachée, créée de toutes pièces par le Démon, où elles étaient destinées à pourrir jusqu'à leur inéluctable et totale destruction. Avec eux, des milliers d’âmes de soldats tombés, Bontariens comme Brâkmariens, des spectres animés par le chaos,  et qui se dévoraient entre eux.
Un seul des Huit avait résisté pendant près de deux siècles à l’Antichambre, son esprit lutta pendant ce qui sembla être une éternité. Affrontant des spectres toujours plus nombreux et qui, pour survivre, en consuma d’autres…
Johartis gardait un œil attentif sur l’Antichambre, l’alimentant le plus souvent possible pour briser cette âme, jour et nuit, et sans relâche, le Prophète combattait et tuait, et tuait encore. Mu par un tel désir de destruction, il céda lui-même son âme, carcasse désormais sans esprit mais doté d’un pouvoir si profondément ancré en lui qu’il demeurait conscient. Le Feu Noir s’était développé en Johartis, l’arrachant de la réalité, il était l’unique être vivant à être à la fois dans l’Antichambre et dans le Monde vivant et réel. Mais ses efforts demeurèrent vains. Son âme avait pourtant combattu celle de son frère les vingt dernières années de son enfermement…

La protectrice du mois de Javian, bâtisseuse de la ville de Bonta, Jiva parvint, non sans aide, à atteindre mentalement l’Antichambre, y dérobant l’âme du Prophète. La prêtresse de glace interrompit l’ascension de Johartis, son Feu Noir perdait de sa force, l’équilibre instable qui l’animait était rompu. Retiré au fin fond de l’île de Frigost, Johartis dépérissait. Il était plus vulnérable que jamais, et tandis que ses forces l’abandonnaient, Jiva en profita pour porter le coup de grâce.
La protectrice se téléporta dans le domicile du Prophète, le poignardant avec une Dague Blanche. La flamme qui le maintenait en vie était sur le point de s’éteindre, emportée par le souffle de Jiva. Les Ombres arrivaient trop tard, la reine des glaces s’évanouit dans un épais brouillard gelé…

Elle conserva l’âme de Johartis dans une urne magique et hermétique, avec elle, le Feu Noir qui l‘animait. Jiva était la seule à pouvoir l’ouvrir, et la seule à pouvoir détruire ou non son précieux contenu. Son entreprise trouva l’issu escomptait, quelques mois après, l’Enutrof se présenta à elle avec la monnaie d’échange… Un esprit torturé, presque détruit mais qu’il ne pu anéantir. Avide de recouvrer ses anciennes forces, Johartis préféra céder l’âme de son frère Garviel plutôt que de devenir un simple disciple d’Enutrof. Une partie de son âme avait retrouvé son enveloppe physique, l’autre partie retrouvant l’antichambre, accentuant la folie du Prophète, mais décuplant encore ses pouvoirs, au prix d’une souffrance inimaginable…

Jiva fit créer l’Arcane, le contre-poids de l’Antichambre où les âmes qu’elle allait récupérer serait reconstituées et réhabilitées dans des corps sains.

Elle passa près de trois décennies à essayer de recomposer l’esprit de Garviel. Il s’était fragmenté en une multitude de spectres, auxquelles s’étaient ajoutés d’autres âmes plus faibles que son esprit avait vampirisé. Son âme était comme un puzzle composé d’un million de pièces où s’était ajouté un autre million de pièces parasites… La reine des glaces mesurait l’ampleur de son entreprise à mesure que le temps s’écoulait. Tandis qu’elle s’échinait à recomposer le spectre de Garviel, son frère et Brâkmar envahissait Frigost, annihilant ou asservissant ses autochtones, sans souffrir de l’opposition de la ville de lumière.
Trois décennies où Jiva avait minutieusement rassemblé les morceaux, et consciencieusement éliminé le superflus avec l’aide de la sorcière Fécatte Jogana, grande spécialiste des sciences oniriques et spirituelles…

Son corps avait été conservé depuis sa mort dans un lieu tenu secret et qui avait servi d’autel aux Héros de Bonta, toujours au nombre de huit, les seuls à pouvoir y accéder avec Jiva, il était considérait comme une relique, préservait de la décomposition, à l’instar de son esprit, hors du temps, et bénéficiait d’une protection magique, maintenue par cinq runes dispersées partout dans le Monde des Douze.
Garviel Loken était un Iop particulièrement grand, comparativement à la moyenne d’un mètre quatre-vingt des disciples de sa divinité, lui dépassait les deux mètres dix, une stature imposante malgré son absence de vie et sa position allongée.
Une immense sculpture de pierre surplombait l’autel, représentant d’immenses ailes d’Ange, plus massives que celles des Héros… Garviel avait hérité, à titre posthume, du grade de Légende, pour ses innombrables faits d’arme…


L’An 674, le 7 Apériel, Jiva, accompagnée par Sept Héros de Bonta, pénétrèrent dans la pièce, muni d’une grande planche d’orme sur laquelle ils placèrent le corps de Garviel Loken. Il fallu bien Sept guerriers pour transporter le corps immense et lourd du Iop jusqu’à l’Arcane, perchée tout en haut de la Tour de Bonta. Ils y déposèrent Loken au centre.
Une ambiance surnaturelle animait les lieux qui, bien qu’il soit dépourvu d’ouverture sur l’extérieur, était incroyablement lumineux. Une lueur pâle et bleutée, qui semblait émaner des quatre coins de la pièce. Une atmosphère aussi étonnante qu’apaisante. L’armure de Garviel, d’un matériau gris pâle et luisant, renvoyait les ondes bleutées et semblée léviter, transportée par la lumière.
- Vous êtes ici dans l’Arcane, révéla Jiva. La Lumière, le Temps et l’Espace ne font qu’un.
Jogana se tenait à proximité de la protectrice de Javian, vêtue d’une simple toge turquoise ornée de broderies de fils azurs. Ses cheveux blonds semblaient jaillir de sa capuche, seule la partie basse de son visage était visible. Un visage aux traits fins, au teint pâle, d’une pureté singulière. Les Sept contemplaient cette étonnante beauté avec un respect attentif. Jiva se décidait à perturber leur attitude contemplative :
- Laissez-nous je vous prie, intima-t-elle aux Héros de Bonta.
Avec une moue non dissimulée, les Sept quittèrent la pièce, laissant les deux femmes à leur entreprise.
Jogana attendit que le dernier guerrier soit parti pour retiré sa capuche, laissant apparaitre des yeux somptueux, un bleu marin d’une intensité qui semblait rappeler l’océan. Son regard trahissait son inquiétude.
- Vous êtes avec moi Jogana ? Vous êtes prête ? Demanda Jiva.
Elle retint son souffle, se crispa.
- Il est trop tard pour reculer, lâcha-t-elle finalement.


Toutes deux joignirent leurs mains, et fermèrent les yeux. Leur respiration devint lente, de plus en plus lente à mesure des minutes qui s’écoulaient, le temps semblait ralentir avec elle. La lumière gagna en intensité, son éclat était désormais si intense que l’Arcane toute entière devint blanche, du sol au plafond. Les trois êtres baignaient désormais dans un océan de photons, où Temps et Espace n’avait plus de sens, la salle n’avait plus de limite visible, le temps ne s’écoulait plus… Jiva et Jogana durent se concentrer davantage, gardant leurs yeux bien fermés, une force inouïe investi l’Arcane, elle convergeait vers Garviel Loken, placées au fond de la pièce, les deux femmes semblaient attirer elles-aussi.
Leurs mains se resserrèrent comme pour lutter contre cette force mystique. Un son grave, comme le bruit du blizzard, se mit à retentir dans l’Arcane. Il y eut une chaleur étouffante, puis un froid glacial, il y eut la pluie, le vent, l’ardeur de l’astre du jour, la froideur de l’astre de la nuit. Il y eut la peur, l’espoir, le chaos… Les deux femmes étaient secouées, bousculées, tourmentées par les phénomènes de l’Arcane. Elles se sentaient vieillir et rajeunir, vivre et mourir. Elles ressentirent l’amour et la mort, l’incompréhension et la connaissance de l’Absolu…
Toutes les sensations et toutes les émotions se mêlaient en elles, transportées par l’Arcane… Et puis, tout alla plus vite, de plus en plus vite, tout se mélangea en une fraction de seconde, la Lumière devint aveuglante, brulante et froide, Jogana serra les mains de Jiva à lui en brisant les os, la protectrice de Javian malgré ses grands pouvoirs se sentait tout aussi vulnérable. Les phénomènes accéléraient, encore et encore, les deux femmes sentaient leur propre corps s’effondrer, se consumer… Etaient-elles encore des personnes physiques ou n’étaient plus que deux âmes absorbées par l’Arcane ?
Elles se mirent à hurler de douleur, une douleur si vive et si puissante qu’elles sentaient presque leur enveloppe charnelle se décomposer. Leurs râles se perdaient dans le chaos sonore, malgré leur proximité, elles ne s’étendaient pas souffrir. Un ultime frisson, presque orgasmique, s’empara d’elles, la Lumière dépassa un nouveau stade d’intensité, un stade insondable, inimaginable…

Et puis… Le néant.


Une sensation de picotement, depuis le bas des jambes jusqu’aux oreilles. Une douleur intense, déchirante, un engourdissement généralisé, comme si tous les muscles étaient empoignés par un craqueleur. Un frisson qui traversait de part en part, la mâchoire se serra de douleur, le visage de crispa… Petit à petit, les muscles retrouvaient leur ancienne force, se contractèrent d’un bloc…
Comme après un sommeil d’une éternité, la vie reprenait, s’introduisait partout où elle le pouvait, chaque sens se réactivait. Les mains se serrèrent, les muscles des bras s’animaient, laissant apparaitre des veines gonflées où circulait un sang bleuté.

Deux paupières s’ouvrirent.

Deux yeux ouverts, étincelants comme jadis, deux iris d’un vert émeraude unique qui reflétaient la lueur de l’Arcane.

Il était là.

… A suivre…

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Dernière édition par John-Slater le Dim 4 Jan 2015 - 17:44, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Mer 2 Juil 2014 - 11:57

La rosée matinale, irradiée par les pâles rayons de l’aurore, formait une couche remarquable et singulière en Amakna, l’enveloppant dans un fin drap de soi blanche comparable à la production des larves. Quelques bouftous sauvages vagabondaient ça et là, toujours accompagnés de farouches bouftons, broutant l’herbe fraîche des prairies de la Milifutaie. Doucement, la faune et la flore d’Amakna se réveillaient, une routine millénaire pour ces créatures qui ne semblaient pas perturbées par les évènements de la veille.
Le village reprenait peu à peu son activité et, comme une contamination, l’agitation gagna rapidement les alentours, puis atteignit le cœur d’Amakna, son château. Là, on discutait de choses et d’autres, conversations futiles, confessions grotesques, potins extravagants déversés sans vergogne par des colporteurs peu scrupuleux. On évoquait parfois l’étrange phénomène nocturne, un bruit courait qu’un dragon s’était réveillé, d’autres affirmaient qu’un monstre venu du ciel avait surgit au-dessus de leur tête, chacun assistant presque à un spectacle différent.
Contrairement à ses habitudes matinales, Allister ne paru que tardivement, peu avant midi. Alors que son petit déjeuner avait été préparé avec soin par ses cuisiniers, le Vieux Roi refusa qu’on lui apporte son déjeuner. Il paraissait soucieux et angoissé, une mine fiévreuse et inquiétante s’était substituée à ses espiègles sourires. Sans mot dire, le Vieux Roi traversait les longs couloirs du château, avant d’atteindre la salle du trône où il ne siégeait habituellement que le temps des doléances, et ce, après avoir ingurgité son repas. Sans être vêtu de son apparat de Roi, Allister passa fébrilement sa main sur les accoudoirs dorés de son trône, s’y installa sans quitter des yeux la Grande Porte qui lui faisait face. Son plus proche conseiller s’approcha prudemment du trône, sans qu’Allister ne le considéra un seul instant, et, s’approchant de son oreille comme pour lui tenir confidence, le Vieux Roi leva la main comme pour interrompre le temps.
- Je veux que tous mes conseillers, sans exception, soient réunis ici même dans une heure, intima-t-il.
Allister observa avec attention ses sujets, les toisant du regard et sentant leur surprise, puis se tourna vers son conseiller et, d’un signe de tête, l’envoya quérir ses collaborateurs sans attendre et, tandis que l’assistance quittait la pièce, le Vieux Roi était déjà dans une insoutenable attente, la gronde du combat à venir commençait à faire trembler les murs du château…

...

Une grande fête se préparait en Amakna, non loin des clairières de Boulgoure, dans le petit village de Nost-le-Hardi, du nom d’un vénérable Enutrof qui s’y était établi il y a quelques siècles. En l’honneur d’un Enutrof tout aussi hardi et tout aussi vénérable que le fut Nost, un notable d’Amakna, d’abord mineur qui fit fortune dans l’or, puis banquier du coin. Une légende disait qu’il n’existait pas d’Enutrof pauvre, certains étaient plus radins et avares que d’autres, tantôt flambeurs, tantôt grippe-sou, mais jamais sans-le-sou, et aucune exception pour confirmer la règle. Ainsi, Ageon de Fourre-Tout avait accumulé assez de kamas pour s’offrir une des plus belles bâtisses de Nost-le-Hardi, de pierres de Craqueleurs légendaires, réputées incassables, mais alors on se demandait comment des briques aussi régulières avaient pu être façonnées dans ce matériau. Ageon vivait avec son fils adoptif, Aliven de Fourre-Tout, disciple de Iop alors âgé de vingt-deux ans et qu’Ageon avait sauvé de la noyade après avoir été abandonné encore nourrisson par ses parents à proximité de la rivière Kawai.
Sans l’abreuver de son immense fortune, Ageon avait consenti une large part de son temps à l’éducation de son fils, lui apprit les rudiments du métier du mineur, de la dure labeur d’être banquier en Amakna, à cause des bandits. Il l’envoya très jeune au Temple Iop, et Aliven fut pris en charge par le vénérable Rish Claymore, le jeune Iop ne devait avoir que dix-sept ou dix-huit ans, et il sortit à peine un an plus tard. Aliven se lia d’amitié avec une jeune Iopette alors qu‘il était au Temple, Lucinda de Follehardie qui vivait d’ailleurs, elle aussi, à Nost-le-Hardi, sans avoir de lien avec l’Enutrof du même nom, malgré son patronyme. Elle avait alors seize ans lors de leur rencontre, mais Aliven apprenait davantage à son contact qu’avec ses professeurs, car Lucinda de Follehardie jouissait d’une grande confiance et d’une témérité caractéristique des plus grands Iops. Elle redoutait cependant les arachnées de toutes sortes, ce qui ne manqua pas d’amuser son ami à de maintes occasions. Tout deux se retrouvaient fréquemment pour commettre toutes sortes de bêtises, ce qui exaspéra Rish Claymore qui manqua à plusieurs reprises de les renvoyer. Mais, malgré leur soif d’aventures périlleuses, les deux Iops réussirent leur épreuve de passage et purent sortir du Temple avec l’approbation de Claymore, non sans avoir peinés dans certaines épreuves plus intellectuelles.
Aliven et Lucinda regagnèrent Nost-le-Hardi avec les félicitations qui leur étaient dues. Leur amitié perdurait, ils se retrouvaient presque quotidiennement pour s’exercer ou assouvir leur penchant pour les facéties. Cette proximité avec Lucinda, Aliven l’entretenait farouchement, ne manquant jamais ses rendez-vous avec elle, multipliant les petites attentions en son égard, mais malgré les années, il ne trouva jamais le courage de l’embrasser. Car Aliven s’était épris de la beauté de Lucinda, il s’émerveillait sur la longueur de ses cheveux bruns, de sa peau fine et dorée, et de ses longues jambes. Mais plus encore, il l’admirait lorsqu’elle combattait avec lui, pour sa maîtrise des sortilèges de Feu, et même si elle manqua plusieurs fois de le brûler grièvement, la voir se confondre d’excuse en faisant la moue lui suffisait.
Le jeune Fourre-Tout se disait que l’occasion de la fête en l’honneur du deux centième anniversaire de son père était trop belle, il peaufinait machinalement son discours dans sa tête, imaginant la réaction de Lucinda à sa déclaration, s’enflammant devant le miroir de sa chambre tandis qu’il finissait de s’habiller. Le crépuscule commençait à tomber, Aliven n’avait pas vu son père depuis le début de l’après-midi, Ageon était parti en toute hâte tandis que ses gens préparaient le banquet du soir. Il se rendit sur la place du village, où tout le monde s’afférait, cherchant du regard Lucinda de Follehardie. Malicieusement, la jeune Iop se faufila à travers la foule jusqu’à atteindre son ami sans qu’il ne s’en aperçoive.
- Hey ! Alvy !
- Tu m’as fait peur, idiote ! Lui répondit-il abruptement, surpris.
- Oh ça va, on rigole ce soir ! Où est ton père ?
Aliven feignait de le chercher avant de répondre.
- Je ne l’ai pas vu depuis midi, il doit être là, à veiller que tout soit en place, et bien à sa place !
Le Iop porta finalement son regard sur Lucinda qui faisait également mine de chercher Ageon. Elle portait une robe pourpre, une ceinture en cuir de porkass la serait à sa taille, laissant paraître sa fine silhouette. Un bandeau kaliptus ornait sa chevelure brillante et noire, et tandis qu’Aliven était en pleine contemplation, Lucinda se tourna vers lui, croisant son regard envoûté.
- Ca va Alvy ? T’as l’air perdu !
- Euh… Oui… Enfin non ! Ca va quoi… Je me demande où est mon père.
Lucinda haussa les épaules, et, prenant la main d’Aliven, le mena jusqu’au bord de la rivière Kawai, située à une petite centaine de mètres de là. Depuis son rivage, les deux compagnons avaient une vue sur le pont du château d’Amakna, dont-ils s’étonnaient qu’il soit abaissé à cette heure-ci.
- Tu sais Lulu, je n’aime pas trop cet endroit… Confia Aliven.
- Je sais, mais tu ne risques rien avec moi ! Répondit Lucinda, avec un grand sourire.
Le couple demeurait assit sur le rivage, scrutant les alentours. Aliven se risqua à placer sa main sur celle de Lucinda, s’étonnait de sa douceur. La jeune Iopette lui répondit un énième sourire…

...

Loin sous terre, les mineurs creusaient et piochaient, étudiant les roches qu’ils prenaient presque plaisir à mettre en pièce. Depuis un âge lointain, ses montagnards avaient façonné les souterrains du Monde des Douze, se coupant progressivement de la surface, à la recherche des minerais rares dont les aventuriers raffolaient pour leurs équipements. Des êtres rustres, froids et acariâtres qui se complaisaient dans la poussière et l’obscurité, des conditions de vie peu propice à une forme quelconque de lien social, mais les mineurs s’en accommodaient. En bon Enutrofs qu’ils étaient, l’appel de l’or et du kama primait davantage sur tout autre plaisir de la vie. Une vie qui paraissait longue et laborieuse pour les hommes, mais qui n’avait rien de plus paradisiaque ni rien de plus grisant pour un Enutrof.
Sous les Montagnes des Craqueleurs, Grandall Cuivrebarbe conduisait sa petite troupe de nains barbus à Grande-Cave où il espérait dénicher du manganèse. Munie d’un attirail à faire pâlir un Craqueleur légendaire, la petite troupe commença à s’employer sur la solide roche du sous-sol des Montagnes, mêlant gestes brutaux et furieux à une prudence minutieuse lors de l’extraction du précieux minerai. Grandall, en fin chef d’orchestre, supervisait avec attention sa troupe de mineurs, plus coriaces et têtus que des craqueboules juvéniles, peu enclin au respect de l’autorité quelle qu’elle fut. Bien qu'il fut de modeste taille, il était cependant d’assez grande force pour pallier le caractère bien trempé de ses hommes. D’ailleurs, il était le plus âgé d’entre eux, « Presque trois siècles d’existence consacrée à la pelle et la pioche », disait-il. Une vieille tradition chez les Cuivrebarbe, en référence à la couleur remarquable de leur barbe, une confrérie de mineurs chevronnés, particulièrement riches, mais dont la richesse dormait dans des coffres scellés et qui, selon une légende de mineurs, étaient gardés par Enutrof lui-même. Mais, tout disciple d’Enutrof le prétendait.

Grandall avait développé une musculature imposante, du fait des quantités insondables de roche qu’il avait pu soulever dans sa vie, mais sa colonne vertébrale en avait pâti et, à l’instar de ses congénères, ne dépassait pas le mètre quarante. Son visage était aussi acéré que le flan des Montagnes, des traits durs, d’épaisses rides et d’innombrables petites cicatrices attestaient de la dure labeur d’être mineur, mais, chose remarquable pour un Enutrof, une chevelure sèche et cuivrée ornée son crâne comme un amas informe. Deux immenses mains qui semblaient avoir été extraites d’un bloc de granit serraient une lourde pelle Aigante, dont il se servait parfois d’appui après une longue journée.  

Il n’était pas seul dans cet enfer de poussières et de rocs, ses deux plus fidèles acolytes, d’un âge tout aussi avancé et de caractères tout aussi bien trempés, l’accompagnaient depuis fort longtemps. Grand (pour un Enutrof), et fort (pour un Enutrof), l’imposant Tarsall Maindargent arpentait les galeries d’Amakna depuis plus de deux siècles et demi. Complexé par sa calvitie, le vieux Tarsall ne se sépare jamais de son couvre-chef, un imposant chapeau de cuir marron orné d’une multitudes de grigris, des pierres semi-précieuses, une plume de Tofu royal que Tarsall prétendait avait lui-même arraché avec les dents, « c’est que cette bête est plus féroce qu’Uk’Not’Allag pardi ! » affirmait-il. Au sein des galeries, Tarsall était aussi un fin bricoleur, et réparait toute sorte de choses, d’où son patronyme de Maindargent, tant sa capacité à refaire fonctionner les chariots était reconnu de tous. Qui sait, sans lui et ses innombrables aptitudes, les mines d’Amakna seraient peut-être moins animées. Autant par le vacarme des chariots en action que par le rire caverneux et sonore de Tarsall Maindargent, un rire si puissant qu’il ferait presque trembler les Montagnes, on disait d’ailleurs que ses éclats de rire rendait la roche plus facile à casser, fragilisée par l’écho des hurlements amusés de l’Enutrof.

Avec ces deux là, il y avait également Jomenn Dents-de-fer. Éternel comparse de Tarsall, un boute-en-train, mais au-delà de sa capacité d’amuseur, Jomenn était également un érudit. Il puisait son savoir dans les nombreux grimoires qu’il marchandait en Amakna, en échange de ses trouvailles. « La vraie richesse n’est pas tangible. » Disait-il. Un vrai puit de science, et très peu d’Enutrofs comprenaient ce qu’il disait, plus exaspérés qu’intéressés par les propos savants de Jomenn. « Voilà la Science ! » riaient-ils, ce qui ne vexa jamais vraiment Dents-de-fer, habitué aux moqueries de ses compères. Lui-même, du fait de sa grande culture et de sa grande intelligence, comprenait que les autres mineurs fussent hermétiques au savoir. Il était plus facile de capter l’attention d’un Enutrof avec de l’or plutôt qu’avec la promesse d’une infinie sagesse, il en était ainsi, et qui s’en plaignait ? Jomenn demeurait un mineur et, malgré sa grande conscience, ne considérait pas ce métier comme un « sot métier », une tâche que des hommes devaient de toute manière accomplir pour le bien de tous et en cela, Jomenn en tirait sa satisfaction. Il arrivait lentement vers ses deux cents quatre-vingt trois ans, et presque autant d’années à miner, et tout autant à s’instruire. C’est ainsi que l’on pouvait résumer l’existence de cet Enutrof atypique. Un atypisme qui lui valait d’ailleurs cet étrange surnom « Dents-de-fer » car, contrairement à la totalité des Enutrofs édentés, Jomenn avait préféré des dents en fer plutôt qu’en or. Lui-même ne savait pas expliquer ce choix, mais il arborait fièrement sa dentition au gris métallique si caractéristique, il prétendait d’ailleurs pouvoir croquer un Craqueleur sans crainte, mais les occasions ne s’étaient pas encore présentées.

Tous les trois se retrouvaient ainsi quotidiennement, de l’aurore jusqu’au crépuscule, quoique cette unité de temps était caduque sous terre, les mineurs préféraient utiliser la durée de vie d’une bougie, environ six à sept heures. Donc, quotidiennement, deux bougies où Grandall, Jomenn et Tarsall creusaient les galeries d’Amakna, depuis près de trois siècles. Un réseau inimaginable avait été ainsi créé, parfois emprunté par quelques aventuriers intrépides mais imprudents, car les galeries étaient désormais si vastes qu’il était aisé de s’y perdre, et seuls les mineurs habitués pouvaient en sortir sans mal. Malgré cela, très peu d’Enutrof vivaient en surface, ils préféraient le confort d’un toit solide et haut, la joie de vivre dans une communauté de mineurs, aussi, très peu de créatures hostiles vivaient sous terre, et aucune guerre ne s’était déroulée ici bas. Il y avait parfois des frictions entre deux confréries, mais les Enutrofs trouvaient rapidement le bon consensus, tant qu’ils avaient plusieurs années à y consacrer.

C’est ainsi qu’une nouvelle journée s’annonçait pour les mineurs, certains paraissaient contrariés par les nouvelles de la surface, on évoquait évidemment « Jobartis » ou « Johnartis », son nom agissait comme un courant d’air, on en prenait conscience et puis, il s’évanouissait dans l’indifférence la plus absolue. Mais il préoccupait Jomenn, du fait de ses innombrables lectures, l’Enutrof avait connaissance des méfaits du « Prophète de Brâkmar », on le disait plus sournois que le plus sournois des Srams, plus tricheur que le plus tricheur des Ecaflip, et plus insolent que le plus insolent des Iops. Aussi, on ignorait s’il était disciple d’Enutrof ou de Iop, tant son aspect avait été torturé par les maléfices de la magie noire. Si son nom n’évoquait rien aux mineurs, la « Fratrie Loken » avait taillé sa légende si profondément dans la roche que nul mineur ne l’ignorait. Une histoire terrible, et terrifiante, dont Jomenn avait eu la malchance de lire certains vieux grimoires à son sujet. Des lectures marquantes, comme un fer rouge sur l’esprit, qui laissaient une sensation désagréable et amère, et que Jomenn garda pour lui.
Tandis que la confrérie des mineurs poursuivaient sa routine habituelle, une apparition singulière vint troubler la quiétude des Enutrofs. Une créature minuscule et jaune, un Tofu, qui semblait s’être perdu dans les galeries. Le petit volatile piaillait frénétiquement, son cri strident fit même grincer des dents le pauvre Jomenn. Grandall se saisissait du Tofu avec une précaution inhabituelle pour un mineur de fond, l’étonnante créature avait un tissu enroulé autour de la patte droite. Il était proportionnellement aussi minuscule que le Tofu, et il fallut une grande loupe pour en saisir le message. Jomenn plissa ses yeux, marmonnant dans son épaisse barbe grise, et énonça finalement à haute voix :
- Le Roi Allister demande de l’aide, qu’une délégation soit envoyée au Château d’Amakna dès réception du message.

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Dernière édition par John-Slater le Mar 8 Juil 2014 - 14:28, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Lun 7 Juil 2014 - 15:57

Un vent froid, venu de l’Est, passait entre les petites ruelles du village d’Amakna. Malgré l’approche de la saison chaude, les habitants grelottaient et frissonnaient à chaque brise. Le marché du samedi, habituellement si chaleureux et si bondé, était presque désert. Seuls quelques irréductibles arpentaient les rues pâles d’Amakna, espéraient-ils y trouver une babiole utile, un vêtement adéquat à ce climat hostile ?

Des enfants s’amusaient dans les parcs de la petite cité, ici se mêlaient les athées, les âmes sans maître et les disciples des Douze Dieux, non sans quelques discriminations. En ces lieux où créchait toute cette jeunesse, une Eniripsa provoquait l’émoi à chacune de ses apparitions. C’était la jeune Briséïs Blanscorcelle, une beauté immense qui logeait dans à peine un mètre trente, une créature malicieuse et ridiculement petite. Elle n’avait alors que vingt-et-un an, trois de plus que son frère, Peppin Blanscorcelle, encore plus ridicule que sa « grande » sœur, puisqu’il ne dépassait pas le mètre vingt. Ces lilliputiens d’Eniripsa étaient des natifs d’Amakna, où leur famille, tous Eniripsa, et tous d’éminents docteurs, s’était établie il y a fort longtemps. Du fait de cette succession de disciple d’Eniripsa, les générations ont eu cette pénible tendance à rétrécir. Osilpaïne Blanscorcelle, premier adepte de la déesse, devait mesurer près d’un mètre soixante. C’était à l’époque de l’Aurore Pourpre. Les centimètres s’égarèrent au gré du temps, et les Blanscorcelle semblaient tous n’être que des enfants, et leurs enfants des nourrissons de Iops.

Mais au-delà de ses proportions étonnantes, la fratrie Blanscorcelle s’était illustrée en de maintes occasions, on les disait irritants, vauriens, trouble-fêtes et capricieux, le village les connaissait davantage pour leurs innombrables bêtises et leur immaturité était presque devenue aussi légendaire que leur taille. Aussi, Briséïs avait des mœurs plutôt légères, car malgré sa taille, elle jouissait d’une plastique séduisante, qu’elle savait  mettre en valeur avec des vêtements plutôt légers. Comme tout Blanscorcelle, elle arborait une toison aussi blanche que la neige, une chevelure gracieuse et lisse qui dévalait le long de ses épaules jusqu’au hanche. Une peau pâle comme les aurores hivernales, et deux grands yeux bleus d’une pureté et d’une innocence de poupée de Sadida. Son frère Peppin partageait les mêmes caractéristiques physiques, à quelques détails près. Ses cheveux étaient bouclés et courts, et ses yeux étaient plutôt turquoises, aussi était-il exaspérait par l’attitude désinvolte et sulfureuse de sa sœur, comme tout petit frère.
Leurs parents ne se préoccupaient pas d’eux, et consacraient l’essentiel de leur temps à leur boutique de médicaments, réputée dans tout Amakna, et qui ne manquait pas de clients. La fratrie Blanscorcelle était donc, depuis presque toujours, livrée à elle-même, et se rendait ponctuelle à l’école du village, si toutefois l’envie leur en prenait.

Leur professeur, Mamen Gris-Mots, les estimait pourtant, il était un des seuls à considérer les Blanscorcelle comme autre chose que deux immenses crétins, et s’employait à les éduquer comme un père l’aurait fait. Avec plus ou moins de succès. Mais les Blanscorcelle avait de l’estime en retour pour leur vénérable professeur, également disciple d’Eniripsa et infiniment plus âgé. Mamen Gris-Mots avait consacré une partie de sa vie à la milice de Bonta, il ne pu cependant jamais s’illustrer dans la mêlée, plutôt cantonné au rôle de soignant. Mais son assistance avait été précieuse lorsque la Ville Sombre s’employa pour envahir Cania en l’an 518. Sa modestie lui faisait dire qu’il n’avait eu qu’un impact mineur, mais Mamen Gris-Mots sauva le vie d’une bonne centaine de soldats.
Il naquit en l’an 423, à Bonta même, à une époque où son plus illustre héros officiait encore, une époque où l’on se sentait encore en sécurité entre les murs de la Ville de Lumière. Mamen ne connu pas Garviel Loken, et ne l’avait que brièvement aperçu alors qu’il n’avait que trois ans, et malgré cela, il s‘en souvenait comme si c‘était hier. Le Iop rentrait alors d’une périlleuse mission en compagnie des Huit de l’époque, triomphant à Sidimote des démons de Brâkmar. Un retour marqué par une grande fête, où Loken reçut une énième récompense de la milice et où les Gris-Mots s’étaient rendus, comme une majeure partie de la ville. Mamen se souvenait du guerrier, aux proportions de titan, en armure aux teintes vertes métalliques, il lui paru plus massif qu’un Meulou.
Les années passant, et l’âge se faisant peu à peu sentir, le désormais vieux Mamen Gris-Mots s’était reconverti au professorat, et pensa vouer la fin de son existence à l’enseignement.

Le village commençait lentement à s’éteindre, les enfants Blanscorcelle demeuraient encore dans le parc accompagnés par d‘autres, jouant autour de la balançoire, non loin de là, assis sur un banc en bois, Mamen veillait sur les enfants du village, un livre à son côté dont il ne se séparait jamais. Une sorte de journal intime qui le suivait depuis ses quarante ans, et dans lequel il rédigeait scrupuleusement et quotidiennement ses multiples pensées. Mamen n’envisageait pas qu’il soit lu un jour, il considérait son bouquin comme un objet rassurant et indispensable au bon déroulement de sa journée. Et, tandis qu’il relisait les dernières pages, sa quiétude fut interrompu par un étrange personnage encapuchonné.
- Professeur ?
- Mmh… Oui ? A qui ais-je l’honneur ?
- Je cherche quelqu’un pour prendre part à une aventure, lui répondit l’homme.
- Il n’y a personne ici qui souhaite prendre part à une « aventure » je le crains.
Intrigués par cette présence étonnante, les Blanscorcelle s’étaient incrustés dans la conversation.
- Nous on veut prendre part à une aventure m’sieur ! Déclara Briséïs.
- Oh oh, riait l’homme, vous êtes intrépides mes enfants, mais je crains que vous ne soyez trop jeunes pour tout ça !
- Et moi trop vieux ! Plaisanta Mamen.
L’homme lui tendit un petit morceau de tissu enroulé autour d’une tige en bois.
- Soyez à l’heure, conseilla l’homme avant de s’en aller.
Intrigué, Mamen et les Blanscorcelle déroulèrent ensemble le petit tissu. Peppin se mit à le lire.
- Le Châ… Le Château d’A-ma-kna a besoin de vous, réunissez le corps en-sei-gnant Eniripsa d’Amakna sans… sans… attente !

...


Quelques kilomètres plus au Sud, c’était la clairière de Boulgoure. Un lieu réputé calme et paisible où ne vivait essentiellement que des bergers. Un métier qui, à l’instar de celui de mineur chez les Enutrofs, était très en vogue chez les disciples de Féca. Probablement pour le profond respect d’autrui et le naturel protecteur qui habitait ces âmes. Dans le village de Pré-de-Boufton, on sentait également cette brise étrange venu du Nord-Est, et les petits bouftons de l’élevage des Hurlebois peinait à s’en accommoder, se faufilant et se regroupant sous le foin et s’y tenir chaud. Ces créatures d’un naturel si espiègle et farceur semblaient désemparées par ce froid si mordant qu’il semblait les transpercer malgré leur épaisse laine. Kana Hurlebois veillait sur son troupeau avec une vigilance redoublée, comptant et recomptant les bouftons. Il s’était assis à leur côté, prenant l’un d’eux, le plus jeune et par conséquent le plus fragile, dans ses bras, le frictionnant pour mieux le réchauffer.


Kalel parut, les bouftons s’étaient agités peu avant son arrivée, alertés par son odeur qu’ils appréciaient sans doute. Celui que tenait Kana dans ses bras se précipita vers son fils, se frottant frénétique sur ses jambes. L’innocente peluche de laine fut saisit d’un geste lent et précautionneux, et tandis qu’il portait l’animal à son visage, le boufton lui léchouilla le bout du nez. Kalel entretenait un rapport privilégié avec le troupeau, il passait l’essentiel de ses journées avec lui, et connaissait chaque boufton qui le composait. Il était aussi apprécié des bouftous, qui se montraient paradoxalement plus farouches que leurs congénères nains.

Kana et sa femme Emma donnèrent naissance à Kalel en l’an 645, ils s’établirent à Pré-de-Boufton et démarrèrent leur élevage dès qu’ils purent laisser Kalel seul. Le jeune Féca eut une enfance heureuse, il ne connu ni guerre ni famine, et n’avait jamais entendu parler de la Quête des Dofus. Ses parents entretenaient, un peu anxieusement, l’innocence de leur enfant, mais savaient qu’ils devraient, un jour, l’ouvrir au Monde des Douze. Pour le jeune Kalel qui ne connut que l’élevage de bouftons et la tranquillité du village de Pré-de-Boufton, l’accalmie du 9 Apériel lui parut si étonnante et si inhabituelle qu’il se réfugia, instinctivement, dans sa chambre. Pour tous les villages alentours, où de nombreux Fécas vivaient, la venue d’un Tofu émanant du Roi Allister troubla également cette quiétude. L’oiseau patienta de nombreuses heures au cœur de la place marchande avant qu’un des habitants ne le considéra enfin.

Avec une infinie prudence, l’un des villageois se saisissait du bout de tissu qui était enroulé autour de la patte du Tofu, le dépliant avec une délicatesse craintive.
- Alors, qu’est-ce que c’est ?
- Attend !! C’est pas facile !
La foule observait l’individu avec inquiétude et consternation, le sot trouvait tout le mal du Monde à déplier le morceau de tissu, si bien qu’un autre dû prendre le relais.
- Rah ! Donne-moi ça, idiot du village ! C’était pourtant pas compliqué…
Le message était enfin déplié, mais le suspens allait encore durer quelques instants…
- C’est que euh… Je ne sais pas lire moi !
L’exaspération gagna un peu plus l’assistance, un autre Féca se proposa pour faire la lecture. Se saisissant de son monocle, il observa le papier, le triturant avec ses doigts, et, durant de longues secondes qui parurent interminables pour les anxieux maladifs, chuchotait le contenu du message. Il se redressa brutalement, provoquant un mouvement de recul.
- Le Roi Allister a besoin des Fécas, il faut nous rendre au château !
Stupéfaction et profond désarroi parmi la foule.

...

Chez les Crâs, les patronymes ne sont que vagues surnoms. Il avait les Têtes-de-Trêfle, parce qu'ils 1confectionnaient d'étonnants couvre-chefs, les Genoux-de-bois, qui n'étaient qu'une famille de vieillards aux articulations grinçantes, les Pas-de-Meulou, bruyants et agressifs, et il y avait… les La Feuille. Une famille étrange et étendue, où les oncles, les cousins, les tantes et les aïeux vivaient tous au même endroit, coincés comme tous les Crâs entre le fief des Iops et celui des Xelors. On ne su pas alors comment cette attribution démographique avait été choisie par le Roi Allister, une trentaine d’années auparavant. Si certains adeptes ne respectaient pas rigoureusement cette répartition, les Crâs faisaient parti de ceux qui défendaient farouchement leur terre, et qui, paradoxalement, étaient les plus enclins à partir à l’aventure. On les disait intrépides et casse-cou, on disait aussi que la Déesse Crâ elle-même se vantait de « fournir au Monde des Douze ses meilleurs éléments », une prétention irritante pour les autres Dieux, comme pour les autres adeptes.

Chez les « La Feuille », il n’y avait que des aventuriers. Des voyageurs qui avaient arpenté le Monde des Douze en long, en large et en travers, des vies bien remplies et qui, à l’occasion des grandes réunions de famille (qui étaient donc quotidiennes) faisaient l’objet d’innombrables et interminables récits. Robin la Feuille était de la dernière génération, né en l’an 612, un « jeunôt » dans cette famille de vieillards, mais qui avait eu la « chance», et il était le seul chez les La Feuille, de connaître et de voyager sur Frigost. Une expérience dont il se vantait auprès de ses oncles, férus d’anecdotes croustillantes sur les beautés gelées de l’île. Comme tant d’autres aventuriers qui s’étaient mis en quête des Six Dofus, Robin dû fuir l’île lorsque Brâkmar démarra son invasion, et retourna dans le fief de son illustre famille. Ces quelques mois de vie quasi-autarcique l’avaient quelque peu rendus irritable, contrairement aux autres membres de sa famille, il supportait assez peu cette ambiance festive mais recluse. Robin La Feuille se promenait presque quotidiennement dans le bourg, en ne suivant jamais deux fois le même chemin, s’aventurant parfois un peu plus au Sud, occupé par les Sadidas. Des êtres d’un ennui mortel, adepte de la sieste et de l’oisiveté et que Robin considérait comme des êtres inanimés qui appartenaient au décor d’Amakna et de ses contrées.

Au cours de ses promenades, Robin avait senti passé cette brise, passant entre ses deux oreilles pointues et qu’il savait venir de Frigost. Cette intrusion soudaine en Amakna lui sembla surnaturelle et malfaisante, et le brouhaha des villages voisins l’avait alerté. Une agitation qui gagna le bourg, où se tenait divers commerces autour d’une grande place dont sa grande famille occupait une grande partie de l’espace. C’est là qu’un petit Tofu fut aperçu, chétif et pâle, il avait semblait-il parcouru une distance assez importante. Robin, se tenant là, fut intrigué par cette créature habituellement si craintive et fuyarde et qui piaillait bruyamment comme pour attirer toute l’attention du bourg sur elle. Ses appels stridents trouvèrent réponse, le notable du coin attrapa la bête, remarqua le bout de tissu enroulé autour de sa patte et commença à le déplier tout en reposant l’émissaire Tofu.
- Votre attention s’il vous plait ! Réclama-t-il en se tournant surtout vers les La Feuille.
L’animal se faufila à travers la foule qui s’était constituée, retournant vers l’envoyeur en toute hâte.
- Le Roi Allister a besoin de vous, tous les Crâs du Bourg-de-Crâ sont priés à se rendre d’urgence au château dès réception du message !

...


Des quatre coins d’Amakna, les petits Tofus et les émissaires du Roi retournèrent au Château, leur mission accomplie. Tenus à l’écart des confidences royales, les gens du Château observaient la scène avec étonnement et stupéfaction tandis que les conseillers d’Allister se tenaient devant la milice d’Amakna, le visage fermé et inquiet. Depuis deux jours, une agitation exceptionnelle avait touché le royaume, un évènement dramatique se préparait en coulisse, s’agissait-il de la mort prochaine du Roi ? S’agissait-il d’autre chose ? Les gens de la Cour ne se risquèrent pas aux supputations, et préférèrent vaquer à leurs occupations habituelles que de considérer le drame qui se jouait pourtant devant leurs yeux.

Sur le balcon du Château d’Amakna, le Roi Allister observait le retour des émissaires, à demi-soulagé, car aucun ne s’étaient égarés en chemin. Malgré cela, il ne retrouva pas l’envie de s’alimenter ou de se coucher. Le Vieux Roi s’était tenu à l’écart des cuisines et de sa chambre depuis l’étrange phénomène au Nord. Il lui fallait encore attendre la réponse de son appel. Sans se l’avouer vraiment, Allister songea qu’il ne fallait pas compter sur le soutien de tous les adeptes, il espérait cependant la venue des Iops et des Fécas pour se joindre à sa discrète entreprise.

Vint le quatrième jour depuis la Lueur, une onde de chaleur avait remplacé la brise gelée du « blanc samedi » tant le ciel était pâle. Le Château s’anima très tôt et Allister ouvrit lui-même la Grande Salle où avait été placés de grands fauteuils, des tribunes et une grande estrade pour le Roi. Ses conseillers investirent les lieux avec lui, s’installèrent à ses côtés et intimèrent aux gardes d’ouvrir les grandes portes qui menaient sur l’extérieur. La pièce était immense, mais demeurait sombre lorsqu’elle était entièrement close, car dépourvue d’ouvertures. Son plafond était haut, très haut, si haut qu’on n’en percevait pas les limites. Les gardes actionnèrent le mécanisme d’ouverture qui fit se lever les deux immenses portes en bois. Les premiers traits de lumière semblaient glisser sur le sol blanc. La brèche de lumière s’agrandissait, la Grande Salle paraissait encore plus grande sous l’effet de l’éclairage naturel. Le grand bruit du mécanisme intrigua les villageois, l’ouverture donnait sur la grande place du Château où se tenait l’essentiel des activités. Ils aperçurent leur Roi et l’acclamèrent machinalement et, presque au même moment, une cohorte d’adeptes parut depuis le pont, des Enutrofs, des Iops, des Crâs… Le Roi Allister se réjouissait également de voir des Fécas ici. Ils étaient une petite centaine à investir les lieux, prêt à écouter leur Roi.

...


Aliven et Lucinda se tenaient côte à côte, avec eux, une dizaine de Iops avaient répondu à l’appel du Roi. Un appel qui reçurent d’Ageon de Fourre-Tout, proche conseiller du Roi et qui se tenait déjà dans la Grande Salle. Rish Claymore menait la délégation. Il aperçut la famille Blanscorcelle, qu’il connaissait de réputation et qui avait, elle aussi, répondu à Allister. Sa grande retenue et sa grande sagesse le poussait à conserver son sérieux, mais Rish Claymore ne pu s’empêcher de s’étonner de la taille grotesque des Blanscorcelle. Juste derrière lui se tenait la délégation d’Enutrof, menée par Grandall Cuivrebarbe, toujours fidèlement accompagné par ses deux compères. Peu habitués à la lumière naturelle, les mineurs ne se séparaient pas de leur couvre-chef, et couvraient instinctivement leurs yeux. Leurs conversations bruyantes intrigua Kalel Hurlebois, qui n’avait pour ainsi dire jamais vu d’Enutrof de sa vie, et qui malgré leur petite taille, lui paraissaient impressionnants, mais crasseux. Avec les Eniripsas, il aperçut Mamen Gris-Mots, vêtu d’un manteau gris et portant de grosses lunettes de professeur, le Féca trouva l’énergumène peu commun, il avait toujours imaginé que les Eniripsas ne vieillissaient pas et qu’ils conservaient une beauté presque parfaite. Kalel essayait de s’élever tandis que tout le monde avançait vers la Grande Salle, cherchant à distinguer celle qui provoquait tant de remous quelques pas devant lui. L’inévitable Briséïs dont il ne pu distinguer que la pointe de ses petites ailes de fées. Deux ailes translucides et qui, avec l’effet de la lumière, semblaient pourtant animées par une vaste palettes de teintes remarquables et somptueuses, au goût du Féca.

Pénétrant dans la Grande Salle, que certains découvrirent pour la première fois, les Enutrofs se moquèrent de la hauteur de plafond dont les autres adeptes s’étaient étonnés. « S’ils pouvaient voir la Grande Cave, pardi ! J’aimerai les y voir ! » ricana Tarsall, qui obtint le rire complice de ses camarades. Un brouhaha amusé qui détonnait dans cette ambiance lourde et sérieuse, et tandis qu’ils riaient de bon cœur, les conseillers aussi bien qu’Allister conservèrent leur mine placide et stoïque. Une vision qui troubla Rish Claymore, habitué au visite au Château et à la grande gouaille du Roi. Se tournant vers Aliven  de Fourre-Tout, il confia son inquiétude :
- Votre père ne vous a rien dit ? Il semble que quelque chose tourmente le Roi.
- Euh… Non il n’a rien dit, sa fête d’anniversaire eût lieu sans lui. Il n’a quasiment pas ouvert la bouche depuis son retour…
Claymore lui répondit une moue défaite, Lucinda qui avait entendu leur conciliabule fronça les sourcils d’interrogation, mais Aliven resta silencieux.
Robin La Feuille, accompagné par une grande partie de sa famille, considéra les autres adeptes avec dédain, se tenant à l’écart des autres délégations, reculant avec une sorte de dégoût au passage des Enutrofs. Il fut cependant intrigué par Kalel Hurlebois, qui se tenait tout à son côté, son regard se portait d’un bout à l’autre de la pièce, et Robin, d’habitude si cynique et arrogant, fut presque attendrit par son attitude de pur candide.
- Bonjour ! Lui dit-il en s’avançant vers lui.
- Euh… Bonjour. Dit Kalel, craintivement.
- Tu n’es jamais venu ici, non ?
- Euh… Non monsieur, jamais. J’ai toujours vécu à Pré-de-Boufton, répondit le Féca.
- Ah ! Un endroit du Monde que je ne connais pas ! Qu’y trouve-t-on dans ce coin ?
- Eh bien… Des bouftons monsieur.
- Bien sûr ! Suis-je bête ! Répondit Robin en ricanant.
Le Féca paraissait mal à l’aise au contact de La Feuille, il chercha son père dans la foule, en vain. Sa timidité prit le dessus et Kalel commença à transpirer à grosses goûtes.
- Ca ne va pas l’ami ? S’inquiéta Robin.
- Euh… Si… si… C’est que je ne sais pas où sont mes parents…
- Tes parents ? Quel âge as-tu l’ami ?
- Euh… J’ai vingt-neuf ans monsieur.
Robin fit une moue désabusée, mais trouva ce Féca fort sympathique, lui tapotant sur l’épaule malicieusement, La Feuille retourna auprès des siens, adressant un ultime clin d’œil à Kalel, qui fut soulagé de voir cet étrange personnage le laisser en paix.

Chaque délégation commença à s’installer dans leur coin, certains demeurèrent vides comme Allister l’avait craint, on ne dénombra évidemment ni Sram ni Roublard, plus étonnement, il n’y eût pas davantage d’Osamodas ou d’Ecaflip, et Ernest de Madestram, proche conseiller du Roi, lui rapporta que les Xelors « n’avaient pas le temps. »
Grandall siégea avec quatre autres Enutrofs, dont Jomenn, tandis que Tarsall resta avec le reste de la compagnie, et distillait ponctuellement de grands rires. A leur droite, c’étaient les Eniripsas, où Perlin Blanscorcelle, le père des deux terreurs naines, prit place dans les confortables fauteuils en cuir et rembourrés en laine de bouftous, avec lui, sa femme, Julianna. Deux rangs plus loin, les Crâs du Bourg-de-Crâ, à l’opposé, les Iops, et trois rangs sur leur gauche, les Fécas.
Tandis qu’ils finissaient de s’installer, le Roi Allister se tournait vers ses conseillers, leur adressant des signes de tête comme pour signifier qu’il était prêt à prendre la parole. On entendit le son caractéristique d’un cor qui fit s’interrompre le brouhaha dans la Grande Salle. Le son résonna dans l’immense pièce, son écho fut perceptible plusieurs secondes après que le cor ne se soit interrompu.

Le Roi s’avança un peu plus et passa ses mains sur un pupitre qui avait été placé là. Il observa sa surface, faite d’un bois lisse et sombre, de longues secondes, sembla compter chaque nœud avant de relever la tête et, faisant face à une assistance de plusieurs centaines d’adeptes de cinq Dieux, et aux villageois qui observaient la scène depuis la place du château, Allister fixa son regard au loin, et prit enfin la parole.
- Un mal s’agite à l’Est, chers concitoyens. Et mon devoir en tant que Roi et de l’empêcher de nuire ici, en Amakna. Je ne saurai vous expliquer comment mais j’ai pu être prévenu de ce qui allait arriver, et la tâche m’incombait d’agir en conséquence. C’est pourquoi vous êtes ici, parce qu’Amakna a besoin de l’aide et du soutien de chacun de vous. Je vous le dis sans détour, nous vivons une heure sombre.
Il sentit sa gorge se dessécher, Allister s’arrêta un bref instant avant de reprendre :
- Johartis Loken de Grande Tempête et Prophète de Brâkmar a investi Frigost il y a de cela quatre mois. La Ville Sombre compte nous envahir au cours de l’hiver, avec l’appuie de Djaul. Nous devons nous y préparer, mais nous ne pourrons vaincre seuls.
L’inquiétude gagna les villageois tandis que les adeptes montraient leur stupéfaction. Tous ne comprirent pas sur l’instant de quoi il retournait.
- Amakna est surveillé par le Prophète, nous ne pouvons appeler à l’aide sans risquer de mettre en péril les villages alentours. Car Il le verra, et déversera ses forces sans attente. Le temps les retiens, mais nous devons nous montrer prudent.
On se regardait avec anxiété, les Fécas semblaient perdre leur calme et commençaient à s’agiter bruyamment. Allister se tourna vers eux et, d’un signe de main, fit s’interrompre l’accalmie.
- Nous devons prévenir Bonta, mais nous devons le faire avec une infinie discrétion. C’est pourquoi vous êtes ici. Nous avons besoin d’une vingtaine, ou une trentaine de volontaires pour constituer le groupe d’émissaires qui se rendra à Bonta.
Le brouhaha reprit, Grandall se tint à l’écart des discussions et observa avec attention les autres délégations. Perlin Blanscorcelle se leva d’un bond, provoquant un lourd silence.
- Les Blanscorcelle répondent à l’appel du Roi. Peppin et Briséïs iront à Bonta, déclara Perlin.
La stupéfaction gagna la Grande Salle, Allister parut déconcerté tandis que les deux enfants semblaient plonger dans un profond désarroi. Une vague d’indignation parcourut la pièce, et tandis que Perlin et sa femme essuyaient de vives critiques, le Roi tenta de les raisonner.
- Monsieur Blanscorcelle, Amakna ne vous remerciera jamais assez pour tous ce que vous avez fait pour elle, mais ne risquez pas la vie de vos enfants pour…
- Sire, avec tout le respect que je vous dois, je suis plus à même de savoir ce dont mes enfants ont besoin. Leur oisiveté a suffisamment duré. J’ai combattu pour Amakna, nous sommes une famille de nobles guerriers. Ils doivent faire perdurer cette tradition. L’histoire les retiendra.
Ernest de Madestram se leva de son siège de conseiller.
- L’histoire retiendra cet Eniripsa qui envoya deux jeunes enfants pour une mission d’importance capitale et sans assurance de retour, rétorqua-t-il abruptement.
Perlin lui adressa un regard noir, il se tourna vers sa progéniture et les invita à se présenter à l’assistance. Briséïs tenta de consoler son jeune frère qui s’était mis à larmoyer de peur.
Mamen fut pris d’un sentiment de colère à l’égard des Blanscorcelle, et tandis qu’il assistait à cette scène incroyable et cruelle, se leva à son tour.
- Les jeunes Blanscorcelle ne seront pas seuls. Je les accompagnerai, moi, Mamen Gris-Mots et professeur en Amakna.
Nouvelle vague de stupéfaction, Tarsall se mit à pouffer.
- Ah ! Voilà que les Eniripsas envoient les plus jeunes et les plus vieux, pardi ! C’est une chose bien curieuse !
- Et vous maître Enutrof, qu’allez-vous faire de votre carcasse ? Lança Perlin, froidement.
Tarsall s’avança et prit place au cœur de la Grande Salle, avec Mamen et les Blanscorcelle.
- Je viens avec eux, pardi !
Sans mot dire, Grandall et Jomenn se levèrent avec lui, et s’ajoutant à la petite troupe, annoncèrent d’une parole commune :
- Et nous aussi !
C’était au tour des Crâs de s’agiter, mais aucun d’entre eux ne sembla s’inquiéter du sort d’Amakna. Robin La Feuille s’empara de l’arc de son oncle qu’il avait déposait à côté de son siège.
- Hé ! Rend-moi ça par la Pomme de Crâ !
- Je veux participer à cette aventure. Je connais le Monde des Douze, et je connais l’histoire du Prophète.
Allister fit un signe approbateur de la tête. Ageon de Fourre-Tout se tourna vers son fils, Aliven, tout d’eux s’échangèrent un regard complice, l’un fronçant les sourcils, et l’autre lui répondant. Aliven avait compris où son père voulait en venir, il pinça Lucinda qui observait les Blanscorcelle avec amusement.
- Aïe ! Se manifesta-t-elle discrètement.
- Je crois qu’on est attendu, mon père compte sur nous. Si t’es vraiment une Follehardie, viens avec moi, chuchota-t-il.
Lucinda lui sourit, et avant qu’Aliven n’eût le temps de faire quoique se soit, la belle Iop fit, d’un bond adroit, se retrouva au centre au milieu des nains d’Enutrof et d’Eniripsa.
- Lucinda de Follehardie pour vous servir, Sire ! Annonça-t-elle fièrement, rapidement rejointe par Aliven de Fourre-Tout.
- Aliven de Fourre-Tout pour vous servir, Sire !
Ageon sembla fier, mais garda une part d’inquiétude en lui, conscient des risques de la mission que le Conseil d’Amakna venait de lui confier.
La petite communauté prenait peu à peu forme, comptant trois Enutrofs, trois Eniripsas, deux Iops et un Crâ, mais Allister ne s’en satisfaisait pas, et, se tournant vers ses congénères Fécas, attendit que l’un d’eux se manifestent.
Robin trouva Kalel du regard, lui faisant mine de venir avec lui, avec des signes de têtes et de mains.
- Pssst, allez viens ! Murmurait-il, conscient que les autres Fécas l’entendaient.
- Moi ? Non !
- Si, si ! Allez mince ! Allez l’ami !
Kana prit Kalel par l’épaule, Emma était bouleversée et larmoyait. Le jeune Féca comprit que l’heure du départ était venue. Qu’il ne serait plus le berger innocent et candide de Pré-de-Boufton, mais un aventurier, un messager du Roi pour une mission périlleuse et longue. Les Hurlebois ignoraient le temps qu’il faudrait à leur fils pour atteindre la ville Lumière, car ils n’avaient jamais voyagé, et du temps des Zaaps, ne les avaient jamais emprunté.
Rassemblant son courage, hésitant encore quelques secondes, Kalel s’avança lentement vers le cœur de la Grande Salle, accompagnait par l’encouragement des adeptes de Féca, surpris et impressionnés.
- Kalel Hurlebois pour, euh… pour vous servir, sire, bafouilla-t-il.
Allister considéra Kalel avec admiration et sympathie, il partageait avec ce Féca une histoire commune avec les bêtes, tout deux bergers et fils de bergers, le voyant, le Vieux Roi lui adressa un large sourire.
- Dix. Dix âmes courageuses et dévouées, annonça Allister. C’est peu mais je crois en vous, Amakna tout entier crois en vous, déclara le Roi.
Les Dix s’alignèrent devant sa Majesté, Aliven commença à prendre conscience de ce qui arrivait, il se tourna vers Lucinda, qui souriait, impatiente de partir.
- Vous formerez la Communauté d’Amakna, et irez jusqu’à Bonta et, par la grâce des Douze, vous réussirez !
Toute la Grande Salle se leva et se mit à applaudir, rapidement rejointe par les villageois, les membres de la Communauté nouvellement formée se regardait et regardait leurs proches, certains, comme Robin et Lucinda, s’en amusaient, d’autres préféraient rester stoïques, Kalel regarda longuement ses parents, il voyait sa mère en larmes, cherchant à la consoler d’un signe de la main.
- Tout ira bien maman ! Hurla-t-il, sans avoir la certitude d’avoir été entendu.
L’ovation dura plusieurs minutes, les conseillers du Roi quittèrent la Grande Salle, rapidement suivis par Allister. La Communauté demeura là encore quelques instants, avant d’être conduite par les gens de la Cour dans leur quartier respectif. Les autres adeptes reprirent le chemin de leur foyer…


...


Tous se retrouvèrent dans une grande pièce, dans la plus haute tour du Château. Les immenses baies vitrées donnaient sur l’immense continent du Monde des Douze, le crépuscule commençait à plonger Amakna dans l’ombre et la pâleur de l’astre de la nuit. Au loin on pouvait distinguer les grandes montagnes de Cania, très loin à l’Est, plus grandes et vastes que celles des Craqueleurs. La Communauté observait cette scène avec attention, et commença à envisager pleinement l’étendu du voyage, plus loin encore que là où leur regard pouvait porter.
Tarsall conservait sa mine amusée en toute circonstance, et tandis qu’il scrutait l’immense paysage qui s’offrait à lui, eut cette réflexion :
- Un long voyage, une faible chance de survie… Mais qu’attendons-nous ?!

Fin du Chapitre I.

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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Lun 18 Aoû 2014 - 16:19

Chapitre II. Le Réveil


L’Arcane était replongée dans une pâle lumière bleutée. Jiva se releva subitement alors qu’elle s’était évanouie, Jogana demeurait au sol, inanimée. La protectrice de Javian aperçut alors une ombre incroyable qui planait au-dessus d’elle, une montagne puissante et noire, et qui, s’approchant de la reine des glaces, se révéla.
- Garviel…
Le souffle du Iop était grave et profond, aussi sonore et inquiétant que celui d’un Meulou, une entité presque surnaturelle qui demeura silencieuse de longues secondes, et faisait face à la stature ridicule de Jiva.
- Vous… Dit-il, d’une voix sombre.
Son regard se plongea dans celui de la reine des glaces, il agissait comme un poids sur elle, sentant ses jambes abandonner leurs dernières forces, Jiva s’écroula au pied de Garviel. Elle marmonna timidement quelques mots, dans ce qui sembla être un dernier souffle, et tandis que ses yeux se refermaient à nouveau, le Iop se saisit de son corps frêle, plaçant Jiva sur son épaule gauche, puis, trouvant le corps sans vie de Jogana, le plaça sur son épaule droite. Garviel Loken s’approcha de la sortie, quand le corps de la Féca sembla attirer par le cœur de la pièce, il lévitait et retourna à son point de départ. Une voix surnaturelle se fit entendre, il parut à Garviel qu’elle sembla émaner de sa propre tête.
- Non… Laissez mon corps ici Garviel.
Le Iop, gardant sa mâchoire serrée, répondit par la pensée.
- Mon âme a été recomposée avec la vôtre, n’est-ce pas ?
- Je ne saurai le dire, Garviel, répondit Jogana. Mais je suis en vous, je sens votre force, votre douleur, votre tourmente…
- Je ne sais rien de vous, s’inquiéta le Iop. Qui êtes-vous ?
- Jogana Flamecaster, sire. Je suis une sorte de spécialiste de l’esprit, Jiva m’a fait mander pour
- Je vois… coupa Loken. Vous étiez consciente des risques que vous preniez ?
- Nous en étions conscientes, toutes les deux. Mon âme a été aspirée par la vôtre, mais la sienne est intacte. Mon corps doit rester dans l’Arcane, ou je mourrai. Et je ne sais pas quel effet ma mort aurait sur vous…
- Ce lieu est sûr ? Demanda Garviel.
- Aussi sûr et inviolable que l’Antichambre, sire…
- Bien, lâcha-t-il sèchement.
Le Iop disposa le corps de Jogana au centre de la pièce, en lieu et place du sien. Un corps nu et qui semblait avoir été mutilée par le feu, mais dont le visage avait été préservée. Garviel Loken admira un bref instant les traits purs et fins de la Fécatte, sa contemplation fut interrompue…
- Je vois ce que vous voyez… Ne vous attardez pas trop !
Il eut un léger sourire, un sourire complice dont il espérait que Jogana fut consciente. Garviel sentit une étrange chaleur en son cœur.
- Vous sentez cela ?
- Que faites-vous ? Se demanda Loken.
- Ce n’est que moi, Garviel. Me voir ainsi, c’est étrange… Mon cœur s’est emballé.
Le Iop releva les yeux, observant une dernière fois l’intérieur de l’Arcane. Il reprit Jiva sur son épaule. La grande porte de l’Arcane s’ouvrit depuis l’intérieur, sans qu’il n’y eut d’intervention. Garviel sentit un courant d’air passer sur son visage. Il respira à plein poumon, comme l’aurait fait un nourrisson. Un setimennt de fraîcheur s’empara de son corps…
- C’est agréable… Confia Jogana.
- Je n’avais pas respiré ainsi depuis longtemps.
Le Iop pénétra dans un long couloir sans lumière.
- Une fois que vous l’aurez traversé, vous atterrirez dans la Milice de Bonta, prévint la Fécatte. Les Huit devraient vous y attendre.
- Les Huit ? S’interrogea Loken.
- Après votre… La Milice se mit en quête de nouveaux héros. Deux d’entre eux et qui vous ont directement succédés en font encore partie. Les autres sont plus récents.

Comme Jogana l’avait dit, Garviel Loken emprunta un escalier qui les mena dans une pièce aux dalles blanches. Elle lui parut familière, et le Iop se remémora de nombreux souvenirs, des souvenirs qu’il avait eut ici. C’était ici que les Huit se rassemblaient autrefois, des étagères avaient été installées et disposées un peu partout pour accueillir de nombreux ouvrages qu’ils récupéraient de leur mission. Des grimoires, des rapports, des œuvres issues de différents érudits, alliés comme ennemis. Une source d’informations presque inépuisable, et que Garviel avait alimenté pendant près de trois siècles de service. Lui et son père l’avait bâti « La Bibliothèque des Huit », et on la disait plus complète que l’officielle de Bonta. C’était un espace chaleureux et vivant, un lieu de repos et de méditation, dont Garviel profitait à de maintes occasions avec les Huit.

C’est ici que d’innombrable souvenirs de guerre avaient été scrupuleusement gardés. Après la mort des Huit, et de Garviel Loken, la bibliothèque avait été scellée, et ses souvenirs perdus et oubliés. Les ouvrages étaient désormais conservés dans des sous-sols inaccessibles. Le Iop constatait avec nostalgie et tristesse que les lieux étaient désormais vides.
- Je suis désolée que vous voyez cela…
- J’apprécie votre compassion, Jogana. Cela ne fait rien.
Ils reprirent leur route, passant la porte de la bibliothèque et se retrouvant dans l’armurerie de Bonta…

Aventuriers et soldats de la ville se mêlaient ici dans une agitation frénétique. Garviel se tenait près de la porte en fer, baigné dans une obscurité terrifiante. On remarqua sa présence en quelques secondes, l’accalmie ralentissant puis se stoppant devant cette étonnante et remarquable stature. Il avança lentement, se présentant à l’assistance et à la lumière des lieux, une lumière de chandelier, chaleureuse mais discrète.
Quatre des Huit étaient ici, et attendaient depuis près de cinq jours le retour de la protectrice de Javian, de Jogana, et de Garviel. Ils s’observèrent avec méfiance, ne trouvant pas la Fécatte du regard et constatant avec effroi que Jiva  était inanimée sur l’épaule massive du Iop.
- Elle a besoin de soin, dit Loken, d’une voix si puissante et si grave qu’elle parut surnaturelle.
- Déposez-la, Sire, intima un des Huit.
Avec délicatesse, Garviel s’exécuta sans mot dire, conservant son regard vert sur celui qui tint l’ordre.
- Vous vous méfiez de lui, n’est-ce pas ? Demanda Jogana.
- Sa défiance est signe d’arrogance. Il sait qui je suis.
- Ne lui en tenait pas rigueur, la situation est complexe, conseilla la Fécatte.
Le corps de Jiva était désormais aux pieds du Iop, toujours inconsciente. Deux hommes se saisirent d’elle et, avec grande difficulté, la transportèrent jusqu’à l’apothicarium.
- Que c’est-il passé ? S’enquerrait le Huit.
- Dois-je répondre de la stricte vérité ? Demanda Garviel.
- Oui, mais pas ici, pas devant toute cette foule.
- Je répondrai en temps et en heure. L’ambiance ici me déplait, répondit le Iop.  
Son interlocuteur acquiesça, et tandis que la foule se dispersait au gré des intimations des Huit, Garviel prit le chemin de la Tour de Bonta,  rapidement accompagné par les Quatre.

La ville avait beaucoup changé en deux siècles, l’activité y était désormais permanente, un lieu d’échange et de commerce où il semblait régner ordre et sécurité. Mais de voir autant de miliciens dans les rues alerta Garviel, qui s’en étonna.
- Autant de soldats pour défendre la ville entre ses propres murs ?
- Le danger est permanent, vous le savez mieux que quiconque, répondit un des Huit. Votre fr…
- Je vois, le coupa Loken, abruptement.
La Tour de Bonta parut plus grande et plus massive que dans les souvenirs du Iop. Une colonne blanche, un obélisque magnifique qui se dressait de toute sa hauteur, dominant la ville. Garviel l’admira brièvement, avant de pénétrer dans l’édifice. Il y faisait sombre, seule quelques traits de lumières transperçaient les vitraux de la Tour. Là, les grands escaliers se présentèrent à la vue du Iop. Les quatre autres Huit s’avancèrent, gardant leur tête haute et bombant leur torse avec fierté. L’un d’eux était disciple d’Eniripsa, sa taille ridicule en comparaison de celles des cinq Iops, des deux Fécas et de Garviel le rendait presque enfantin. Mais ses deux ailes, de grandes envergures et d’aspect presque démonique, rendait ce petit être presque menaçant.

Les Huit étaient désormais réunis en ce lieu sacré de Bonta, formant un arc de cercle autour de Garviel qui demeurait sur le pas de la grande porte. Avec fierté et respect, chacun d’eux présenta leurs hommages à l’unique Légende de la Ville de Lumière.
- Pas si arrogant que ça, finalement, non ? Lança Jogana avec un ton amusé.
- Je l’ai peut-être jugé hâtivement, lui répondit Loken.
Depuis la disparition de Garviel Loken, les Huit n’avaient plus eu de capitaine, où Capitana Majore, tel que c’était écrit dans leur protocole. Ceux qui s’étaient succédés consacrèrent leur vie au respect de la Légende, on disait des Huit qu’ils étaient aussi discret que la brise matinale, et aussi mortelle que l’Ombre de Sram. Un groupe de héros dont les réussites étaient secrètes et les échecs connus de tous, mais dont l’image et la seule présence sur le champ de bataille insufflait respect et crainte.
Du temps de Garviel Loken, les escarmouches entre les deux villes du Monde des Douze tournaient rarement à l’avantage des aspirants de Rushu.
Mais le Seigneur Démon s’arma d’une aide aussi inattendue qu’efficace, celle de Johartis Loken de Grande-Tempête… Sa corruption était alors si viscérale et maléfique que l’aspect du Iop en fut changé, une mutation horrible et douloureuse qui fit naître une colère puissante et vile engendrant des créatures affreuses, et impitoyables. Les Ombres, des monstres issus de l’Antichambre et que Johartis avait extirpé de cet enfer avec une violence inouïe, un amas d’âmes défragmentés et qui se constituaient dans un corps, généralement de Sram, mais aussi de Sacrieur, il y eut même des Ombres de Féca. Ces créatures parcouraient frénétiquement le Monde des Douze, avec discrétion et habileté, se gavant d’âmes juvéniles et innocentes pour alimenter l’Antichambre qui les tenait en vie. Elles furent avant tout conçues pour traquer sans relâche les Huit, jusqu’à leur extermination totale.

Il n’y eut qu’un combat, une folie furieuse et sanguinaire qui s’empara des Huit qui déchaînèrent toute leur force sur les enveloppes charnelles des Ombres, jusqu’à les réduire à l’état de poussière, en vain. Car les Ombres ne pouvaient être vaincues par les armes, et Garviel Loken sombra avec ses hommes dans le néant de l’Antichambre en l’An 441. Les âmes des Huit avaient été si fragmentées qu’elle furent dévorées par les Ombres, et tandis que l’enfer de l’esprit s’assombrissait et devenait de plus en plus chaotique, l’âme de Garviel Loken résista, et résista encore, pendant deux siècles, se fragmentant et absorbant des âmes plus faibles pour se protéger.

Le Iop demeura longtemps dans un état pensif.
- Une telle chose ne peut demeurer, dit Jogana, consciente des pensées de Garviel.
- Je détruirai l’Antichambre, mais elle est trop vaste désormais, si vaste qu’il est impossible d’en sonder les limites.
- Vous semblez préoccupé, Garviel, lança un homme depuis le haut de l’escalier.
C’était Danathor, le Roi de la ville de Bonta. Les Huit se tournèrent vers lui, et tandis qu’il descendait les marches, Garviel s’interrogeait sur l’identité de ce nouveau venu.
- Danathor de Bonta. Un personnage froid et calculateur, vous devriez vous méfier de lui, prévint Jogana.
- Je me suis toujours méfié des politiciens, confia Garviel en retour.
- Il n’est pas seulement politicien, c’est l'intendant de la ville…
Danathor s’approcha de la Légende, la toisant du regard, admirant sa taille et la force qui semblait se dégager du disciple de Iop, et se mit à en faire le tour.
- Vous voir ici serait donc une nouvelle réjouissante. Mais je constate que la protectrice de la ville y a laissé des forces.
- Elle s’en sortira, répondit Loken, visiblement agacé.
- Peut-être, mais à quel prix ? Rétorqua Danathor.
Garviel s’approcha de l’homme, le dominant de toute sa hauteur.
- Je ne suis pas ici pour rendre des comptes, « intendant », répondit Garviel avec un ton de défi.
- Bien parlé !
- Pourquoi êtes vous ici, en ce cas ? Demanda Danathor aussitôt.
- Seule Jiva pourra vous le dire.
L’intendant repartit avec un soupir d’agacement, laissant les Huit et Garviel dans la Tour de Bonta.
- Il souhaiterait avoir le contrôle des Huit, n’est-ce pas ? Demanda Loken.
- Il le souhaite en effet, mais les Huit s’y refusent farouchement, même si le plus puissant d’entre eux n’y est pas défavorable.
Garviel se retourna vers les Huit et les considéra avec suspicion.
- Il faut que nous parlions.


Robin était ravi.

Sa réclusion amaknéenne touchait à sa fin avec la perspective d’un nouveau périple. Il n’en fallait pas plus pour combler cet amoureux de la route. Excepté le fait de voyager en compagnies de ces rustauds d’adorateurs d’Enutrof, il se plaisait à imaginer le devenir de leur petite communauté. Car ils étaient dix et nul doute que ses connaissances et autres aptitudes de pisteur leur seraient, à tous, indispensables durant leur voyage. Ils allaient voir de quel bois étaient faits les La Feuille, par Crâ !

La petite réunion crépusculaire s’était poursuivie sur une étude de cartes afin que soit déterminé l’itinéraire le plus adéquat. Robin ne s’était pas privé de donner son avis et de faire valoir son expérience, défiant quiconque de remettre cette dernière en question. Les trois disciples d’Enutrof avaient un peu râlé au début, mais ils avaient fini, à force de négociations, par trouver un arrangement satisfaisant avec le La Feuille.

Mamen Gris-Mots s’était montré particulièrement intéressé par les pourparlers et glissa, à plusieurs reprises, quelques remarques fort judicieuses, tandis que ses deux protégés, Peppin et Briséïs, accusaient encore le coup de la décision paternelle. Le premier, installé le plus loin possible des cartographes du soir, avait le regard lointain, fuyant, tandis que la seconde semblait bouillir de rage et décochait des œillades meurtrières à ceux qui avaient le malheur d’engager la conversation.

Aliven et Lucinda, eux, se contentèrent de hocher la tête la plupart des fois où l’on s’adressa à eux, leur jeunesse et leur inexpérience ne leur permettant pas de participer comme ils l’auraient souhaité aux débats. Néanmoins, ils assurèrent être parfaitement capables de soutenir le rythme d’une marche forcée, dans diverses conditions, qui plus est. Leur enthousiasme, couplé à leur sérieux, leur valut quelques sourires de la part des plus anciens.

Quant à Kalel, le pauvre garçon n’en menait pas large. Il paraissait commencer à comprendre les risques qu’il encourrait en participant  une telle expédition. Et ce ne furent ni les boutades de Tarsall ni même les souvenirs de bataille de Grandall qui le rassurèrent. Loin de là. Hélas, il était trop tard pour faire machine arrière. Pâle comme un linge, le jeune adepte de Féca rejoignit rapidement Briséïs et Peppin, s’attirant, à cette occasion, un regard moqueur du La Feuille.

Les tonnelets de bière avaient été mis à sec plutôt qu’à sac, les plats de viande froide étaient désormais inoccupés et Jomenn Dents-de-fer en était à pinailler auprès de Robin La Feuille au sujet de ce que le serviteur de Crâ considérait comme des vétilles. La nuit était bien entamée et, lorsque les plus jeunes commencèrent à dodeliner de la tête, l’assemblée se sépara, chacun entreprenant de regagner ses quartiers.

La pièce se vida au compte-gouttes et, avant que le vieil Eniripsa n’en sorte, Robin le héla : - Maître Gris-Mots, un instant, je vous prie.

Les autres participants s’égayaient déjà dans le dédale du château, en quête d’une paillasse accueillante et d’une couverture chaude. Briséïs attendait le vieillard au bout du couloir et lui lança un regard interrogateur. Mamen lui fit un sourire, qu’il voulut rassurant, et la chassa en agitant sa main droite.
-Va, ne m’attends pas. Filez vous coucher, toi et Peppin. Je vous rejoindrai.
Traînant les pieds, la jeune femme obtempéra et disparut à l’angle de la galerie. Quelques instants après son départ, Mamen soupira et referma la porte devant lui, avant de faire face à Robin.
- Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, Messire La Feuille ?
Le Crâ balaya toute formalité.
- A vrai dire, oui. Vous pourriez commencer par m’appeler Robin, ce serait déjà un bon début.
Le disciple de la Grande Chasseresse s’était départi de son air bravache, ce que ne manqua pas de remarquer Mamen. Un sourire discret naquit au coin des lèvres du vieillard.
- Je devrais pouvoir y parvenir… Robin.
L’interpellé salua l’information d’un hochement de tête.
- Bien ! Si je vous ai demandé de rester, vous vous en doutez, ce n’est pas seulement pour une histoire de nom.
Comme son interlocuteur ne semblait pas vouloir réagir, le La Feuille poursuivit :
- Votre réaction et votre intervention, suite à l’annonce de Perlin Blanscorcelle, m’inclinent à penser que vous avez une idée précise des risques que les membres de notre petit groupent encourent en participant à cette mission.
Mamen serra les dents :
- Disons que je ne les imagine que trop bien.
A cette réponse, le regard et le ton de Robin se durcirent.
- Et si je vous disais que nous courons actuellement un grave danger ?
- Je n’en serais pas étonné.
Le vieil Eniripsa ne se départit pas de son calme, mais la tension était palpable, il fronça les sourcils et fit un pas vers son interlocuteur, s’éloignant de la porte :
- Puis-je savoir à quoi vous faites allusion, exactement ?
Robin leva une main avant de jeter un rapide coup d’œil en direction de l’huis et des fenêtres.
- J’y viens. Vous pouvez être certain que tout ce que cette contrée comporte d’espions et de mouchards est en train de parler de nous, en ce moment-même. D’ici peu, l’ennemi saura tout de la mission qui nous a été confiée par Sa Majesté.
Le Crâ serra les poings à s’en faire blanchir les articulations.
- Quelle idée de réunir pareille assemblée et de prononcer un tel discours au vu et au su de tous ! Et vous autres qui avez eu la bêtise de décliner vos identités…
Le La Feuille saisit Gris-mots par les épaules.
- Je vous parie ce que vous voulez que, dans moins d’une semaine, nos têtes seront mises à prix. Si ce n’est moins !
Mamen déglutit :
- Que préconisez-vous ?
Robin lâcha le vieillard et balaya la pièce de la main.
- De partir. Sur le champ !
Son interlocuteur écarquilla les yeux et, comble de la honte pour un Maître Nommeur Eniripsa, bafouilla :
- Mais, non… C’est impossible… L’équipement… Les autres…
Le Crâ se rendit compte du trouble du vieil homme :
- Je ne le sais que trop bien. C’est pourquoi nous consacrerons la journée de demain à nous fournir en matériel et en vivres. Il nous faudra voyager léger, n’emporter que le plus strict nécessaire. Notre petit nombre devrait être, à la fois, un atout et une faiblesse.
Mamen hocha la tête :
- Nous serons plus rapides…
- Mais facilement identifiables, hélas. Il nous faudra voyager de nuit, même si cela sera loin d’être suffisant, rétorqua Robin.
L'adepte de Crâ se mit à marcher à travers la pièce, multipliant les va-et-vient.
- Où voulez-vous en venir ? Ajouta Mamen.
- Nos descriptions doivent déjà avoir fait le tour des environs. Il nous faudrait…
Le La Feuille hésitait. Cette sensation d’avoir perdu la partie avant même que celle-ci n’ait commencé l’horripilait. Comment allaient-ils pouvoir placer leurs pions ?
L'Eniripsa le tira de ses réflexions :
- Et si…
Le Crâ reporta toute son attention sur le vieil homme :
- Oui ?
- Et si nous expédions une autre troupe ? Elle pourrait nous servir de…
- … diversion ! Excellente idée, Maître Gris-Mots !
Robin se lança dans une série de calculs.
- Il nous faudrait demander à Son Altesse de détacher quelques gardes de ses régiments. En quantité suffisante pour brouiller les pistes. Peut-être même constituer plusieurs leurres.
Mamen surenchérit, enthousiaste mais pragmatique :
- Nous pourrions nous arranger pour espacer les départs de manière à intercaler le nôtre entre deux feintes. Cela nous laisserait le temps de nous équiper.
Robin hochait la tête et agitait l’index :
- Il faudrait faire en sorte que ce leurres empruntent à la fois les routes principales et les chemins détournés.
- De manière à prévenir les embuscades ? Demanda Mamen.
- Elles doivent être envisagées. N’oubliez pas à qui nous avons à faire, lui répondit Robin.

Mamen Gris-Mots ne put retenir un frisson et le visage de Robin se ferma. Le souvenir des méfaits passés et actuels de Celui-Qui-N’était-Plus-Un-Homme planait dans la pièce.

« Le Prophète de Brâkmar. »

Mal à l’aise à l’évocation de ce nom, les deux hommes se ressaisirent. Ils se mirent d’accord sur la conduite à tenir, le nombre de leurres à envoyer sur les routes, le choix des gardes qui composeraient ces appâts ambulants et la fréquence des départs. Amakna ne pouvait se permettre d’envoyer tous ses soldats parcourir les routes pour le compte d’une seule mission et le temps jouait contre les envoyés du Roi.

Quelques trop courtes heures après la fin de cet entretien informel, Robin La Feuille pénétra dans la chambre qui avait été attribuée à Lucinda, Aliven et Kalel.
Après une rapide collation, l’homme emmena les trois jeunes gens dans les rues animées du bourg. Il était temps de leur trouver un équipement adéquat, si ce n’était décent. Robin avait donné quelques consignes : leur quatuor devait laisser filtrer le moins d’informations possible. Les deux adorateurs du dieu Iop mirent un point d’honneur à distiller, à la volée, des renseignements contradictoires sur l’hypothétique itinéraire qu’emprunterait la troupe des émissaires du Roi. Les éventuelles oreilles indiscrètes en seraient pour leurs frais !

Le jeune Féca, lui, était beaucoup plus timoré. Si ses deux acolytes savaient quel matériel il leur fallait, lui n’en avait pas la moindre idée. Robin entreprit donc de le prendre sous son aile, laissant à Lucinda et Aliven le soin de finir leurs emplettes, tout en leur intimant de rester sur leurs gardes.

Kalel avait été habitué à une existence de berger, aussi était-il vêtu en conséquence. De solides chaussures de marche et des vêtements de voyage, aussi pratiques que discrets, vinrent étoffer sa maigre garde-robe. Il ne s’agissait pas de le transformer en modèle pour un défilé d’Andromaque Doum ! Robin lui choisit un sac ciré dans lequel ranger ses affaires, il viendrait remplacer sa vieille besace et débarrasserait, au passage, son contenant de sa tenace odeur de laine de Bouftou.

La dixième heure de la journée n’avait pas encore sonné et le La Feuille était satisfait de la nouvelle tenue de son petit protégé. Kalel n’en menait pas large au début de leur virée commerçante, mais il avait su s’impliquer dans le choix des articles qui constitueraient son paquetage, sachant user d’arguments pertinents. Après tout, il avait déjà l’expérience de la vie au grand air.

Seulement, il y avait fort à parier qu’il lui faudrait aussi de quoi se défendre. Aussi firent-ils l’acquisition d’une dague et du fourreau adéquat. Néanmoins, le jeune homme paraissait mal à l’aise à la seule idée d’avoir à se servir d’un tel instrument. Robin décida donc de lui faire remplacer sa houlette de berger par un solide bâton de marche ferré en bois de Charme. Kalel eut du mal à se défaire de son ancien outil, mais il accueillit la proposition de bonne grâce.
Le voyage ne serait pas de tout repos et nul ne pouvait se permettre d’être un boulet pour l’ensemble du groupe. Robin cherchait, avant tout, à lui donner les moyens de s’y sentir le plus à son aise. Et si cela devait passer par l’achat d’un nouveau bâton de marche, ce n’était pas cher payé.

Leurs emplettes achevées, le Crâ et le Féca retournèrent au château. Chemin faisant, ils aperçurent au loin le groupe des dix premiers appâts qui s'en allait vers une destination tenue secrète. Eux, ils ne partiraient qu’un jour et un leurre plus tard.

Le lendemain, la Communauté revêtait d'épais manteaux couvrant leur visage, contrairement à l'accalmie de la veille où il fallut jouer d'astuces pour duper la foule sur l'identité des voyageurs. Ageon de Fourre-Tout observait la scène depuis l’un des balcons, accompagné des autres conseillers et du Roi Allister, dans un silence presque processionnel
- Souhaitons qu’ils réussissent, confia Ernest de Madestram.
- Oui, souhaitons le, et prions les Douze, répondit le Roi. Et que le Bouclier de Féca soit avec eux.
L’assistance acquiesça, et tandis qu’ils projetaient leur vision au loin, la Communauté s’avançait, empruntant chacun une sortie différente, vers son premier périple, qui allait les mener dans les Montagnes des Craqueleur. Ils traversaient les champs du Château à l’heure où l’astre du jour était à son firmament, profitant d’une brise chaleureuse qui semblait les accompagner jusqu'à leur destination. Profitant désormais de l'éloignement avec la civilisation, les deux jeunes femmes de la Communauté avaient retiré leurs manteaux et Briséïs laissait apparaitre ses formes sous une fine robe de tissu blanc.
Aussi, le souffle léger passait dans ses cheveux, provoquant un mouvement lent et gracieux.
- Belle chevelure que vous avez là, demoiselle, lança Tarsall à Briséïs.
- Merci euh… monsieur…
- Chez nous dans les mines, les cheveux sont secs et poussiéreux, et nos femmes ne s’en préoccupent guère !
- Laisse-la donc tranquille avec nos femmes, coupa Grandall, amusé. Ne va pas la traumatiser !
Les trois Enutrofs eurent un rire complice, Briséïs n’esquissa qu’un timide sourire. Son frère emboîté le pas du Crâ, Robin et de son comparse Féca, Kalel.
Aliven et Lucinda conservaient quelques pas d’avance sur le reste de la Communauté, comme deux éclaireurs avertis, et profitant de leur éloignement avec le reste de la troupe, s’échangeaient quelques mots passionnés, toujours sous le regard attentif et amusé des mineurs.
- Les nobles Iops et leurs manières ! Lança Tarsall. Pardi ! N’y a-t-il pas meilleure façon de faire pour une dame qu’une grosse pierre précieuse en cadeau ?
- Tu parles trop Tars’, et tu fais fausse route. Les adeptes de Iop ne sont pas comme ça, expliqua Jomenn.
- Comment sont-ils, môsieur La Science, hin ?! Dites-nous tout !
- Rah, ce que tu peux être pénible avec ça ! Rétorqua Jomenn. Je t’explique, les valeurs de la noblesse Iop, enfin mince c’est pas sorcier !
- Vous voulez bien arrêtez deux secondes tout les deux, je m’entend pas réfléchir ! S’écria Grandall.
- Pardon Duc, c’est que notre ami Tarsall aurait grand besoin d’ouvrir des bouquins, ironisa Jomenn.
- Duc ? Pourquoi Duc ? S’interrogea Robin qui écoutait leur conversation.
- Ah ! Commença Jomenn. C’est une histoire qu’il nous faudrait vous raconter ! Mais pas avant le souper !
Et la Communauté poursuivait son chemin, la pente commençait à devenir plus abrupte, la démarche se faisait plus lourde mais les rires ponctuels de Tarsall continuaient d’animer l’ascension de la petite troupe…

- Garviel ?! GARVIEL !!!
Le Iop fit un sursaut, alors qu’il était plongé dans un profond sommeil. Garviel s’était assoupi dans une des chambres de la Milice peu de temps après sa visite à la Tour.
- Que se passe-t-il, Jogana ?
- Vous rêviez de choses… De choses affreuses… Je suis désolée…
- Qu’avez-vous vu ? S’enquerrait Loken.
- Votre… Votre mère… répondit Jogana, visiblement affectée.
Le Iop se redressa, s’asseyant au bord du lit et regarda au loin, comme si sa vue pouvait traverser les murs de la pièce.
- C’est une vieille histoire, Jogana. Navré que vous l’avez vu, mais mes souvenirs sont troubles et la réalité n’est peut-être pas aussi violente. Ce n’était qu’un cauchemar, essaya-t-il de la rassurer.
- Ne me mentez pas Garviel, c’était la réalité. Je suis une spécialiste sur cette question, c’était bien réelle, s’affola la Fécatte.
- Je suis désolé, répondit Garviel.  
- Ais-je seulement le choix ? Nos âmes et nos souvenirs se confondent sans que nous ayons de prise sur ce phénomène, dit Jogana. Nous pouvons en parler si vous…
- Cela ne changera rien, coupa Garviel.
- En avez-vous déjà parlé auparavant ? Avez-vous essayé de confier tout cela ?
Il y eut un profond silence.
- Garviel ? relança Jogana.
- Je me confierai en temps et en heure. Pour le moment, je dois parler avec les Huit.
Le Iop se leva tandis que Jogana se mit à soupirer. Garviel enfila son armure composée d’un imposant plastron avec un motif de croix qui recouvrait sa poitrine et son abdomen. Deux épaulières maintenaient le plastron en place et s’ajoutaient à une seconde plaque de métal léger au niveau du dos, l’ensemble était maintenu par des lanières en cuir de Dragon Cochon, réputées d’une solidité et d’une longévité hors norme. Sanglée à une immense ceinture, son épée, une relique farouchement conservée par Jiva qu’elle vola dans les forges de Missiz Frizz, était faite d’un métal si dure qu’elle pouvait fendre la roche des Montagnes. Une lame d’un mètre vingt, parfaitement droite et particulièrement large, d’un poids presque équivalent à celui d’un disciple d’Eniripsa.
Tandis qu’il prenait le chemin de la salle du Grand Conseil, sa marche fut interrompu par l'intendant de Bonta.
- Où allez-vous ? Lui demanda Danathor, sèchement.
- Je dois voir les Huit, maintenant.
- Je les ai envoyé en mission de reconnaissance au Champ de Cania, répondit-il avec une mine amusée.
Garviel l’empoigna par le col et souleva l’intendant à quelques centimètres.
- Vous comptez me faire perdre beaucoup de temps comme cela, à quelles fins ?
Danathor se débattit et chercha s’extirper de l’étreinte du Iop. Garviel le relâcha avec violence au sol.
- Vous paierez cela très cher, lâcha-t-il. Jiva n’est pas là pour répondre de vous.
- Gageons que ce n’est qu’une question de temps, rétorqua Garviel.
Danathor contourna le Iop, fulminant et marmonnant des insultes.
- Vous ne vous êtes pas fait un allié, intervint Jogana avec un ton sarcastique.
- Il faut que Jiva se réveille.
- Comme vous dites… Gageons qu’elle se remettra vite…


La Communauté pénétra dans les Montagnes des Craqueleurs à la fin de la journée, pierres précieuses et rocailles de toutes sortes étaient gardées par les créatures qui vivaient ici depuis des temps immémoriaux. Le Craqueleur Légendaire restait, craintivement, sur le pic le plus élevé de la Montagne, il fut parfois dérangé par les aventuriers qui se mettaient en chasse des Six Dofus, mais sa tranquillité ne fut plus perturbée depuis des décennies. Les trois mineurs avaient arpenté chaque falaise et escaladés les nombreuses parois du domaine, non sans peine, car les Montagnes se dressaient tels des murs colossaux devant le royaume d’Amakna, et l’ascension de ses vastes flans était aussi éprouvante que périlleuse. Aussi fallait-il surveiller les cieux, et ses innombrables volatiles, car il ne fallait jamais sous-estimer l’obstination et l’agressivité d’une nuée de kwaks affamés.
- Moins vite devant ! Hurla Peppin.
Tarsall lui prit le bras tandis que le reste du groupe finissait l’ascension de la pente rocailleuse.
- Change donc tes chausses gamin ! Plaisanta l’Enutrof, en désignant les petites sandales de Peppin. Elles seront trouées avant le crépuscule !
- Ils n’avaient pas ma taille là-bas, répondit Peppin.
- Ah ! Les cordonniers d’Amakna ne sont pourtant pas les moins fournis, intervint Robin. Regardez-moi ces merveilles, en véritable cuir de…
- C’est très intéressant petit mais elles sont crasseuses tes « merveilles », le coupa Grandall.
Robin interrompit fit une halte et constata avec désarroi que ses semelles étaient souillées par des excréments de Bouftou.
- Je me disais aussi, y a comme une odeur depuis qu’on a traversé les champs du Château, s’amusa Peppin.
- Tu peux ricaner minus ! La belle affaire…
La Communauté arrivait dans une petite clairière, cernée en grande partie par les montagnes, projetant une ombre vaste et écrasante. L’herbe y semblait avoir été piétinée par quelques craqueboules qui pouvaient errer là.
- Je crois qu’on va passer la nuit ici, déclara Aliven.
- Excellente idée gamin ! Répondit Tarsall. J’ai grande faim !
Les autres acquiescèrent avec une joie non feinte, la Communauté dressa son campement dans la clairière tandis que le crépuscule baignait les lieux dans une inquiétante obscurité. Les trois Enutrofs déposèrent leur imposante bagagerie autour du feu que Briséïs venait d’allumer. Mamen, demeurait jusqu’ici très discret, sorti son bouquin de son sac, à l’écart du reste du groupe, et commença à griffonner dessus. Briséïs se tint à son côté, sa peau pâle éclairée par la lueur légère du brasier.
- Je suis contente que vous soyez ici, professeur, confia Briséïs.
- Ce n’est que mon devoir. Tu peux m’appeler Mamen si tu veux, et tu peux me tutoyer, nous ne sommes plus en classe, répondit-il en souriant.
- Vous… euh, tu, tu penses qu’on va réussir ? Qu’on ira jusqu’à Bonta ? S’inquiéta la jeune Eniripsa.
- Le Monde est grand, et vaste. Mais l’ennemi est parti à l’Ouest, dans les terres gelées de Frigost. Nous pouvons réussir.
Peppin s’installa auprès de sa sœur, visiblement fatigué de la longue marche, et apposa sa petite tête sur l’épaule de Briséïs.
- Quand est-ce qu’on mange ? Demanda-t-il lascivement
- Bientôt j’espère, confia Mamen. Nos amis Enutrofs ont littéralement pillé les cuisines du Château en partant !
- Tu crois pas si bien dire l’ami ! Lâcha Jomenn. Et ça pèse lourd tous ces victuailles !
- J’imagine aisément oui ! Répondit Mamen.
L’odeur de la viande de Bouftou grillée planait au-dessus de la clairière. C’était une odeur caractéristique, très forte mais tout aussi appétissante. Jomenn commença à servir chacun des membres de la Communauté dans de petites écuelles en bois de chêne qu’il avait récupéré des mines. Peppin analysa son repas avec étonnement, confus devant l’épaisse pièce de viande qu’on vint de lui servir.
- Je t’aiderai à finir, murmura Tarsall en souriant.
Jomenn finissait son service et s’installa auprès de ses camarades Enutrofs. Le mineur déposa son écuelle devant lui et, joignant ses mains, commença à prier.
- Nous remercions les Douze pour ce repas. Nous nous en remettons à leur clémence, puissent-ils nous accompagner dans notre quête. Sur ce, bon appétit !
Iops comme Enutrofs se trouvèrent plus prompt à ingurgiter leurs épais morceaux de viandes. Kalel, plus habitué à trouver les Bouftons gambadant plutôt que son assiette ne toucha pas son écuelle. Robin y allait par petite bouchée et tandis qu’il dégustait son met, il s’étonna de l’attitude du Féca.
- Végétarien ? L’interrogea-t-il.
- Non c’est que… Je ne mange pas de viande.
- Oui, c’est à peu près la même idée… Répondit Robin. Mais tu devrais goûter, c’est super bon !
Kalel regarda encore sa viande, l’approcha lentement de sa bouche, la reniflant avec suspicion, puis croqua timidement dans la chair. Il mastiqua longuement le morceau de viande, parut saisit par son aspect tendre et émerveillé par le goût prononcé. Sitôt eut-il avalé qu’il arracha un deuxième morceau.
- Ah ! Tu vois ! Dit Robin.
Kalel hocha de la tête en souriant et mâchant plus rapidement encore. Le autres le regardèrent et se mirent à rire.
- Pardi ! Jomenn Dents-de-fer, n’auriez-vous pas oublié quelque chose ?
L’Enutrof haussa les sourcils et eut un éclair.
- De quoi boire, bien sûr très cher !
Nouveau rire. Jomenn sortit de son sac une grosse gourde remplie d’un liquide mauve.
- De la larvasse, mes amis. Du jus pressé avec un peu de larve, ce à quoi on y ajoute de l’eau, expliqua Tarsall.
- De la larve ? Reprit Peppin avec une moue maladive.
- Baah, bien sûr pardi !
- Il plaisante, chuchota Mamen avec un clin d’œil.
Jomenn servit à boire dans de petites coupelles, reproduisant le même rituel.
- A la santé des Douze !
Les Enutrofs ingurgitèrent le liquide d’une traite, toujours imités par les intrépides Iops.
- Quel étrange texture, mais ce n’est pas mauvais, confia Aliven.
- Je crois qu’un peu d’eau ne serait pas de refus, ajouta Lucinda.
- De l’eau pour la Iopette messire Jomenn ! Lança Grandall, amusé.
- De l’eau, de l’eau, voilà de l’eau pour dame Iopette ! Dit-il en servant Lucinda.
Le repas prit la tournure d’une grande conversation tandis que les écuelles se vidaient.
- Mais j’y repense maître Enutrof, vous ne nous avez pas encore raconté cette histoire de « Duc », rappela Robin.
Jomenn acquiesça tandis que Grandall esquissa un léger sourire. Dents-de-fer expliqua alors cette curieuse légende qui dit la renommée de Grandall Cuivrebarbe. Alors qu’il n’était qu’un jeune mineur, il débusqua une petite amulette à la forme complexe représentant une tête de hibou. Pensant avoir déniché une pièce rare et magique, Grandall la porta fièrement plusieurs années, attirant sur lui la convoitise de ses pairs. Il se prit à rêver d’un règne sur les mines avec l’aide de sa « relique », et le temps passa alors sans qu‘il ne pu prouver qu‘elle fut magique, et un deuxième Enutrof découvrit une amulette similaire, puis un troisième, puis un quatrième… Des centaines d’amulette à tête de hibou furent extirpées de la roche, il s’agissait là d’un vieux stock de babiole oublié par ses anciens propriétaires. On vit même quelques tofus en récupérer pour former leur nid.
Devant cette profusion d’amulette, Grandall se sépara de la sienne, dépité et longtemps moqué par ses compères qui, pour lui rappeler à jamais cette drôle d’histoire, le surnommaient « Le Duc ».
- Eh bien maître Grandall ! S’amusa Aliven, j’espère que vous avez déniché d’autres trésors dans votre carrière !
- Ahah, de nombreux autres, rassurez-vous. Je dois avouer que j’aime assez cette histoire, j’en ris beaucoup désormais, confia Grandall.
- Il vaut mieux en rire Duc, ajouta Tarsall. C’était une sacrée épopée.
La Communauté termina son festin, les Eniripsas commencèrent à sombrer de fatigue, l’un parce qu’il fut trop vieux, les deux autres parce qu’une telle marche les avaient épuisés. Kalel profita du sommeil de Briséïs pour admirer la finesse des traits de son visage, illuminés par les quelques braises qui s’animaient encore. Peppin s’était blottit dans un sac de couchage en laine de boufton que Mamen avait transporté depuis le Château d’Amakna. Ce dernier demeurait à son côté, tête posée sur son précieux bouquin.
Des cris de bêtes émanaient depuis les plateaux en amont, la lueur de l’astre de la nuit plongeait la clairière dans une atmosphère étrange, l’ombre de la montagne planait comme un volatile sur la Communauté tandis que l’horizon à l’ouest baignée dans une lueur pâle et blanche.
- J’ai un mauvais pressentiment, confia Aliven à Lucinda.
- Il n’y a rien ici à part quelques Craqueleurs, et ils ne sont pas réputés pour être agressifs, répondit la Iopette.
- Par les temps qui courent, et avec tout ce qu’ils ont enduré ces dernières années… Nous devrions rester prudents.
- Ca va aller Alvy, on sera deux à monter la garde !
Les deux adeptes de Iop s’installèrent à quelques mètres du campement et se mirent dos à dos, prêts à dégainer leurs épées en cas de danger.
- Tu es déjà allée à Bonta ? Demanda Aliven.
- Il y a longtemps, c’était un peu avant qu’ils ne détruisent ou désactivent les Zaaps. Et toi ?
- Je n’en ai pas le souvenir… Je crois que non.
- Ageon n’y faisait pas du commerce ? Demanda Lucinda.
- Il me semble, oui. Mais il ne m’a jamais emmené avec lui, si toutefois il y était retourné.
Les deux Iops conversèrent une partie de la nuit, se tenant ainsi éveillés jusqu’à l’aube. Une aube qui s’anima d’une présence menaçante et qui tira toute la Communauté de son sommeil…


Bonta était plongée dans une nuit noire, d’épais nuages qui venaient de l’est l’avait entièrement recouverte. Garviel scrutait ce ciel brun avec trouble et étonnement, sa contemplation dura quelques secondes, durant lesquelles le temps semblait s’être arrêté. Les nuages étaient parcourus par des veines bleutées qui apparaissaient sporadiquement, tels des éclairs.
- Une projection de l’Arcane ? Suggéra Jogana.
- Pire, répondit Garviel.
Son attention se porta sur l’animation qui régnait dans la Milice, à quelques rues de là et dont on pouvait percevoir l’effervescence. Garviel se dirigea vers les lieux, il vit Danathor devant la porte, et quelques gardes qui se tenaient là, lui refusant l’accès.
- Messire, je n’ai pas l’autorisation pour vous faire entrer, soutenait le garde.
- Je suis l’intendant de la ville, il n’y ait de lieu dans lesquels je n’ai pas un libre accès, écartez-vous, intima Danathor.
Garviel se présenta devant les gardes, Danathor se replia dans un profond silence tandis que les gardes levaient leurs lances, laissant le Iop pénétrer dans la Milice. Une atmosphère lourde et oppressante envahissait les lieux, quelques soldats dont l’armure était maculée de sang se tenaient là, pétrifiaient de peur, le visage pâle comme la glace. Jiva gisait au centre de la Milice, des gardes pointaient timidement leurs lances vers elle, malgré tout, prêts à asséner le coup fatal.
Garviel s’avançait inexorablement vers la protectrice de Javian, les gardes ses retirèrent prudemment, rengainant leurs armes et s’éloignant sans mot dire. Le Iop retourna Jiva sur le dos d’un geste qui parut brusque, mais qui fut en réalité d’une grande délicatesse. La reine des glaces ouvrit les yeux, semblant s’extirper d’une torpeur exceptionnellement longue.
- Que… Que se passe-t-il ?

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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Jeu 4 Déc 2014 - 14:48

Chapitre III. Le voile du passé


Une créature faite de pierre et de poussière s’était invitée au campement de la Communauté, son grondement rocailleux avait alerté la vigilance des Iops, et le bruit de ses pas, aussi lourds que l’on pouvait se l’imaginer, fit trembler la clairière. C’était le Craqueleur Légendaire qui était descendu depuis le haut de sa montagne, semblait-il avoir été contrarié par cette intrusion singulière. Il s’agitait mais demeurait craintif, gardant une certaine distance, habitué au combat avec d’innombrables aventuriers qui étaient venus en d’autres temps pour voler ses richesses. La créature avait dévalé la pente raide de son royaume pour venir à la rencontre de ce qui lui parut être une intrusion hostile.
De petits craqueboules l’accompagnaient, visiblement apeurés à en juger par leur attitude peureuse, car il n’était possible d’en juger que de cette manière tant les espèces de Craqueleur ne sont pas pourvues d’émotion ou d’œil expressif. Grandall s’avança devant les Iops, gardant sa main droite sur sa pelle sanglée à sa ceinture. Le Craqueleur Légendaire poussa un grognement, une sommation que l’Enutrof pris en compte en ralentissant son pas. Les craqueboules s’agrippaient aux pattes de leur Roi de pierres, le colosse s’abaissa à la hauteur du mineur, sa tête immense dont les orbites oculaires étaient creuses et sombres couvrait désormais les quelques lueurs de l’aurore. Il se dégageait de là une force inouïe et l’on se demanda comment, en ces temps d’aventure, cette créature d’aspect si remarquable et puissant fut la risée d’Amakna tant ce n’était pas sa force mais sa lenteur de réaction qui devint légendaire. Pourtant, le colosse semblait animer par une force nouvelle, il paraissait plus vif et plus prompt à se défendre. Grandall ne s’approcha pas davantage, et tandis que la créature s’approchait lentement de son visage, l’Enutrof sentit son souffle sur lui. Une épaisse poussière s’en dégageait, et Grandall ne pu retenir quelques toussotements. Le Craqueleur Légendaire ouvrit son immense gueule, où aucune dent ni aucune langue ne surgissait.
- QUE FAIRE ICI, demanda le colosse avec une voix qui semblait émaner depuis tout le massif montagneux.
- Nous ne sommes pas ici pour vos richesses, maître Craqueleur, commença Grandall. Nous sommes des voyageurs, en mission, envoyés par le Roi d’Amakna, Allister.
Le colosse prit un peu de hauteur.
- NE PAS POUVOIR ALLER ICI, reprit le Craqueleur en désignant le haut de la Montagne.
- Qu’y a-t-il par delà les Montagnes, maître Craqueleur ?
- DANGER ET DEMONS. PAS POUVOIR ALLER LA.
Le colosse se recula et manoeuvra son immense carcasse de pierres pour retourner sur le plus haut col des Montagnes, les petits craqueboules grimpèrent sur son dos, se réfugiant dans ses aspérités. Le Craqueleur Légendaire repartit dans un grand bruit, et tandis qu’il commençait à escalader la falaise qui surplombait la clairière, la Communauté commença à lever le camp.
- Alors quoi ? On ne peut pas continuer ? Demanda Robin.
- Il ne serait pas descendu ici pour nous. Quelque chose l’agite, quelque chose lui fait peur, là, à l’ouest, répondit Grandall.
- Si on ne peut pas passer par les Montagnes, où allons-nous passer ? On ne peut pas emprunter les grands chemins… Rappela Aliven.
Les Enutrofs se concertèrent, eux qui connaissaient bien les lieux. Ils envisagèrent un temps leurs galeries, mais le chemin y était tortueux et dangereux pour autant d’aventuriers. Aussi ne pouvaient ils pas en sortir ailleurs qu’en Amakna, car toutes les issues qui menaient vers Sidimotes avaient été condamnées.
-  Il nous faudra emprunter le Champ du Repos, dit Grandall.

Il régnait dans le Champ du Repos une atmosphère sinistre et lugubre. C’était un lieu qui, disait-on, abritait toutes sortes de spectres et de créatures malfaisantes. L’esprit du Dark Vlad y erra longtemps, il n’était pas le seul esprit tourmenté à avoir hanté cette sorte de mangrove. Car, sans que l’on ne su pourquoi, une eau sombre et sale avait envahi cette forêt maléfique, transformant son sol en marécage puant, et les ouassingues qui s‘y étaient établis avaient dès lors pu proliférer de manière inquiétante. Le vent qui sortait du couloir des Montagnes passait ici, provoquant un sifflement presque surnaturel, et tout aussi sinistre. On l’appelait « le Chant du Repos du Champ du Repos » en Amakna et à Astrub, car le vent agissait comme un murmure funèbre, qui terrorisait les jeunes villageois des alentours, et qui dissuadait, généralement, les aventuriers de pénétrer dans la mangrove.
Depuis la clairière, on pouvait apercevoir la canopée du Champ du Repos, une forêt dense et dont le feuillage à l’arrivée de l’été commençait déjà à jaunir. A cette hauteur, les marécages étaient invisibles, mais lorsque le vent tournait et venait du nord, on pouvait parfois humer la pestilence qui y régnait.
- Les cadavres qui se décomposent dans les marécages, dit Tarsall. Espérons qu’on ne s’y embourbe pas !
- Il faudra porter les petits, dit Aliven en désignant Peppin et Briséïs.
- J’aperçois quelque chose ! Annonça Robin en scrutant l’horizon vers le Nord.
Une agitation singulière fit se lever une nuée de corbacs depuis les Forêts des Abraknydes. Le piaillement sonore des volatiles retentissait sur le flan des Montagnes, la nuée avançait dans une frénésie et une désorganisation étonnante, si bien que plusieurs corbacs s’entrechoquèrent en vol, à quelques dizaines de kilomètres de là. Ce spectacle effrayant ne dura que quelques secondes, avant que la nuée ne prenne la direction de l’ouest.
- Ils fuient quelque chose, déclara Grandall. La même chose que les Craqueleurs.
- Et on se dirige droit sur elle, compléta Aliven. Mais on ne pourra pas contourner éternellement.
- Il faudra passer par les Forêts des Abraknydes, on ne peut pas prendre le risque d’emprunter les plaines de Cania.
Mamen Gris-Mots acquiesça d’un hochement de tête et sortit un petit parchemin de son sac à dos. Une antique carte qui datait d’avant la redécouverte de Frigost et de l’île d’Otomaï, d’une infinie précision sur la géographie du Monde des Douze. Il la déroula avec minutie, la déposant avec délicatesse sur l’herbe fin et tendre de la plateforme qui surplombait le Champ du Repos.
- Je dirai que nous sommes ici, sur un des flans nord des Montagnes, on se dirige sur le Champ du Repos, expliqua Mamen. Si nous nous enfonçons suffisamment ici, et que nous prenons à l’est, on devrait atteindre les forêts.
- C’est grand risque de s’aventurer si profondément dans le Champ du Repos, dit Tarsall.
- On arrivera de toute façon de l’autre côté du massif, reprit Jomenn. Mais, avons-nous le choix ?
- Il faudra continuer au Nord, vers les montagnes de Cania, ensuite sur les pics, le danger ne peut venir que du Sud-est, au niveau de Brâkmar et de sa jonction avec Frigost. Si nous nous éloignons suffisamment après avoir passé les forêts d’Abraknydes, nous pourrons peut-être éviter cela, expliqua Grandall.
La Communauté acquiesça, et commença à se mettre en route pour le Champ du Repos, vers le Nord…

La frêle silhouette de Jiva était allongée sur un lit de bois et au matelas de plumes, confortablement installée dans une petite pièce exiguë et dépourvue de fenêtres. Seule une porte ridicule en permettait l’accès, et tout à côté, une chaise avait été installée, plus par soucis de remplir encore davantage les lieux que par véritable utilité.
Son corps et son doux visage, au teint bleuté, étaient comme animés par d’étranges vaguelettes qui la parcouraient de part en part. Garviel, qui tentait de s’installer sur la chaise minuscule, observait avec attention cet étonnant phénomène biologique.
- Une enveloppe charnelle recouverte d’une fine couche de givre, dit Jogana. Elle m’a toujours parut être d’une beauté somptueuse.
Garviel acquiesça. La figure pâle de vieille protectrice mais qui paraissait pourtant si jeune, s’éveilla soudain, transpercé par une vive lueur.
- Elle émerge ! S’écria Jogana, rassurée.
Le Iop vint à son chevet, abaissant son regard sur Jiva. Le voyant faire, la reine des glaces tira vivement le drap de soie qui n'enveloppait jusqu'alors que ses jambes.
- Que faites vous ici ? Demanda-t-elle, surprise.
- Ce devrait être à moi de poser cette question. Que fais-je ici ? Rétorqua Garviel.
Jiva, en agrippant fermement le drap prés de sa poitrine, se releva lentement et se mit en position assise.
- Je vous ais tiré de l’Antichambre, commença la protectrice, mais j’étais épuisée. J’espère que vous avez su tirer profit du temps passé ici.
- Pas vraiment, répondit Garviel en lâchant derechef un soupir.
- Alors vous devriez m’écouter avec toute votre attention, lança Jiva avec une pointe d’humour, car l’attention des Iops était aussi légendaire que leur engouement pour la guerre.
« Vous voyez, commença Jiva, cette ville, cette cité que nous nommons Bonta la Ville de Lumière, a été maintes fois attaquées par les forces ennemies, mais demeure encore debout. Après votre disparition, l’ennemi s’est senti pousser des ailes, si je puis dire, et s’est regroupé, s’est rassemblé et a converti un grand nombre d’habitants du Monde. Mais la ville a tenu, grâce à une volonté qui m’est étrangère, plusieurs fois nous fûmes proches de la défaite, jamais plus qu’aujourd’hui. Quelques deux siècles ont passé, les Dofus, les Six Dofus furent révélés à la conscience du Monde, et hommes, femmes et enfants se sont mis en tête de retrouver ces reliques. Avec l’effervescence que le Monde des Douze a connu, les Dieux, et Rushu, ont essayé de tirer profit de cette situation grotesque.
« Alors, les Dieux ont fait des promesses, les Dieux ont usé de toute leur malice, et la machine infernale était lancée. Maintenant, il fallait que ces âmes se battent pour l’un ou l’autre des camps. Dès lors que Brâkmar a lancé sa campagne de propagande, Bonta a répondu par la sienne, orchestrée par Amayiro, le chef de la Milice. Des héros, il y en a eu, beaucoup. Trois d’entre eux furent exécuté par Johartis lui-même, mais nous en vîmes davantage encore, une centaine, peut-être plus, nous gardâmes les Huit dans un coin de nos têtes, nous scrutâmes chaque rang, chaque garnison, chaque bataillon, chaque soldat de la Ville de Lumière, comme je l’avais suggéré, pour retrouver des guerriers aussi capables et brillants que ceux de jadis.
« Aussi, je dois vous raconter tout ce qui vous concerne. C’est encore une longue histoire. Johartis arpentait les terres des Douze avec plus ou moins de succès, c’était un stratagème plus qu’un guerrier, ses connaissances en matière de combat, il ne les garda cependant pas pour lui. Il avait rejoint une confrérie de guerriers aussi habiles et insaisissables que lui, peut-être davantage, toujours était-il que le danger émaner de chaque pore de cette guilde, une guilde dont je ne peux prononcer le nom ici sans attirer le mauvais oeil… Ils ne sont pas aussi redoutables que les Ombres, mais ils sont aussi obstinés, aussi malfaisants et combattront jusqu’à la mort pour Djaul et Rushu. Cette ferveur m’a alarmé, et Johartis gagnait à rester dans l’ombre de sa guilde, il agissait secrètement, il lorgnait sur Frigost depuis qu’elle a été redécouverte - oh, c’est encore une longue histoire mais qu’il n’est pas utile de vous conter si tôt -, il perdait ses pouvoirs, son Feu Noir, aucun spécialiste ne su me dire pourquoi, mais c’était une occasion de savoir comment vous atteindre, car nous savions, avec Jogana, que les âmes qu’ils capturaient trouvaient forcément refuge quelque part. Alors, j’ai agi, j’ai échangé votre âme avec la sienne. Je n’ai pu le tuer en la transposant dans l’Arcane, j’ignore pourquoi, Jogana également, nous restâmes dans cette situation et puis, la décision fut prise. Si nous ne pouvions la détruire, nous l’utiliserons à d’autres fins. Vous. Johartis ne mit pas longtemps à accepter le marché. Je récupéra un amas chaotique, je perdis un temps considérable à la recomposer, nuit et jour. Un temps pendant lequel l’ennemi a regroupé ses forces, toutes ses forces, incitant ses adeptes à abandonner la quête des Dofus pour se joindre à quelque chose de moins chimérique. Une invasion, comme jamais nous n’en vîmes. Une déferlante de troupes qui mirent près de trente années pour se regrouper, qui traversa la Mer, non sans d’immenses pertes, mais on dénombra plus de dix millions de soldats qui débarquèrent dans le Port de Givre. Il ne fallu qu’une année à cette armée pour envahir l’île, de la Bourgade jusqu’à la Tour de Clepsydre, où le Comte Harebourg - son gardien - fut délogé et capturé, comme tous ses acolytes, un bien pour un mal. Pendant ce temps, le continent était tranquille, plus tranquille que jamais, et nos yeux se fixèrent sur les évènements de Frigost.
« Aujourd’hui, la situation est ainsi faite, l’essentielle des forces brâkmariennes sont sur Frigost, Johartis bénéficie d’une aura magique sur Clepsydre, il est inatteignable et probablement invulnérable à toute intrusion psychique ou magique. Son regard transperce les frontières et les murs, il est probable qu’il sache que vous êtes ici, mais il ne fera rien pour l’instant, car il doit orchestrer la manœuvre de dix millions d’hommes depuis l’île jusqu’au continent. Cela ne lui prendra pas autant de temps qu’auparavant, mais nous avons un répit, de quelques mois, peut-être une année, ou deux.
- Laissez-moi résumer, reprit Garviel. Si vous ne m’aviez pas reprit, rien de tout ceci ne serait arrivé, c’est exact ?
- Non, rétorqua Jiva. Nous n’avons fait qu’accélérer les choses. Ce sont des évènements que nous ne pouvions annihiler dans le cours du Temps.
- « Nous » ? Vous avez accéléré les choses, dit Garviel avec sévérité. Combien d’erreurs avez-vous commises jusqu’ici ? Celle-ci conduit le Monde droit vers la guerre.
- Le Monde est en guerre depuis toujours, Garviel, dit Jiva. Je vous le répète, le Cours du Temps ne peut être modifié.
- Cette fois-ci, ce sera infiniment pire, répondit le Iop.
- Vous pouvez arrêter tout ça, c’est pour cette raison que je vous ai fait revenir.
- J’essaierai.

Le Champs du Repos était un lieu sombre et lugubre, où rien ne semblait avoir la volonté de vivre, un endroit qui pourrissait jusque dans ses plus profondes racines. Les arbres étaient comme piégés dans un limon horrible. Une vase macabre, faite d’eau croupi, de terre infertile et de cadavre flétri (il pouvait s’agir de créatures ou d’aventuriers malchanceux). L’odeur y était si vive et coriace qu’on eût cru être victime d’une intrusion à chaque respiration, âcre et nauséabonde. Des cris terrifiants émanaient des ouassingues qui se complaisaient dans ce lieu maudit, de sordides créatures drapées dans des étoffes faites de tissus et de chair d’homme à l‘aspect décousu, d’où sortaient des bras désarticulés et rachitiques. Une vision chaotique et hideuse, à l’image des lieux.
Fut un temps il ne s’agissait encore que d’une forêt enchantée, animée par des âmes qui apparaissaient là, sporadiques et éphémères, à la recherche d’un autel de Phénix, et qui parfois s’égaraient et s’enfonçaient dans le sol, prises au piège par l’enchantement.
L’eau agissait comme une infection sinistre qui faisait pourrir les arbres, une partie du Champ du Repos était un vaste enchevêtrement chaotique et nébuleux de racines qui se dressait en certains lieux comme une barrière naturelle infranchissable. Ce dédale maléfique semblait se refermer sur la Communauté, contre lequel les Iops devaient se démener avec leurs sortilèges et leurs épées pour se trouver un passage.
Aliven assénait de grands coups, découpant les arbres morts comme s’il frappait dans du beurre, le craquement étouffé caractéristique de leur chute jetait un espèce d’effroi sur les Blanscorcelle et Kalel. Le vent qui s’infiltrait dans cette forêt provoquait un sifflement sonore terrifiant, tel un chant funèbre.

La Communauté avançait lentement dans ce dédale infernal, et tandis que sa progression était régulièrement ralentie par les apparitions soudaines et agressives des ouassingues, la nuit commençait à tomber, et l’ombre des Montagnes des Craqueleurs envahissait à son tour le Champ du Repos. Une brume commença à épaissir l’atmosphère déjà oppressante des lieux, une brume grisâtre et opaque, fendue par la silhouette sinistre des arbres. Kalel observait les lieux avec terreur, frissonnant devant ce spectacle inédit à sa vue de berger Féca, mais feignait avoir du courage et de la témérité lorsque le regard lumineux et paisible de Briséïs se posait sur lui. Il le sentait sur sa peau, ses poils se hérissaient davantage, son cœur accélérait, ses pas devenaient moins sûr, mais il cessait de craindre chaque ombre qu’il croisait.
- On ne peut camper ici mes amis, lança Grandall. Il va falloir trouver un lieu moins humide et plus propice au sommeil.
- Il n’y a rien d’autre ici que de la boue et des créatures maléfiques, dit Robin. Et les arbres ne supporteront pas nos poids.
- Comment un endroit déjà sordide est-il devenu encore plus sordide ? Se demanda Aliven.
- C’est une légende qui mériterait d’être racontée, dit Jomenn.
Dénichant une petite clairière à peine inondée mais assombrie par un épais brouillard au-dessus d’elle, la Communauté s’installa, non sans mal car il fallu regrouper toutes les affaires en des points bien précis où l’humidité n’avait pas rendu le sol boueux, formant ainsi une petite montagne de bricoles, de sacs, d’armes en tout genre, tandis que leurs propriétaires s’étiraient et se dégourdissaient les articulations, notamment Robin et Lucinda qui avaient transporté les Blanscorcelle, et Aliven qui prit sur son dos le vieux Mamen.
Jomenn sortit un petit et vieux livre d’une des besaces qu’il conservait autour de sa ceinture. C’était un petit historique d’Astrub qu’il avait déniché au cours d’une brocante au Château d’Amakna et qu’il avait négocié contre quelques grammes d’or. On y évoquait l’histoire du Champs du Repos jusqu’en 667, quelques trois années après le « Déluge ».
« C’est une sombre histoire, commença Jomenn, d’esprits malfaisants et corrompus. Le Champs du Repos a toujours été un lieu sinistre, le lieu commun où les morts se rejoignaient et vagabondaient quelques jours, parfois quelques semaines, avant de trouver la lumière du Phénix. Mais… Le Prophète estima que ce lieu était une source presque intarissable d’âmes innocentes. Il y envoya son plus puissant lieutenant, le Grand Tourmenteur, une Ombre réincarnée en Steamer. Il déchira le Haut-Glacier et un flot maléfique plongea le Champs du Repos sous les eaux, c‘est cela le Déluge. Les arbres se mirent à pourrir, le sol se mit à enfler et exploser en de multiples endroits. Des crevasses béantes et boueuses s’ouvrirent et piégèrent les âmes qui s’y retrouvaient. 
« Il n’y avait plus qu’à se baisser pour ramasser les malheureux, et les emmener jusque dans l’Antichambre, par un procédé tout aussi sinistre. Nul n’est jamais revenu de l’Antichambre après y avoir été enfermé. »
Jomenn jeta un froid sur son assistance, et même Tarsall n’y trouva pas à rire. Aliven fronça les sourcils d’étonnement et d’interrogation.
- Qu’est-ce que l’Antichambre, maître Enutrof ? Je n’avais jamais entendu parler d’une telle chose auparavant.
- Une création du Seigneur Démon Rushu. Une dimension coincée entre la Shukrute et le Monde des Douze, à l’abri des regards des Dieux. Son plus puissant rejeton est l’Ombre de Steamer dont je parlais tout à l’heure. Je ne peux prononcer son nom ici, car nous sommes dans un lieu maléfique, et dangereux, qu’il nous faut vite quitter.
- Nous devons atteindre la forêt des Abraknydes au plus vite, dit Grandall. Il faudra convaincre le Chêne Mou de notre bienveillance, son aide sera précieuse si nous voulons traverser son territoire sans alerter qui que se soit.
- Et si… S’il se montre malveillant ? Demanda Kalel.
- Nous ne pourrons pas l’éviter, répondit Robin. Il faudra le combattre.

Et tandis qu’ils débattaient sur la force du Chêne Mou, le brouillard opaque qui les surplombait jusqu’alors se dissipa lentement, chassé par un vent froid et puissant. Un souffle irrésistible qui s’accompagna des rares rayons de lumière que le Champs du Repos avait connu. La végétation semblait chercher à profiter au maximum de ce répit, une lumière chaleureuse et intense, à même de les faire renaître. Quelques arbres s’animèrent singulièrement, leur racine se dépêtra du sol boueux, leurs branches se cassaient, s’entrechoquaient avec celles de leurs camarades. Les Abraknydes.
- Vite ! Reprenez vos sacs ! Lança Aliven.
Les créatures de la forêt se mirent en marche, et encerclèrent la Communauté, utilisant leur taille relativement imposante pour annihiler tout échappatoire. Leur aspect avait été mutilé par la sorcellerie et le temps, leur écorce était craquelée, pourrie, en lambeaux. Leur visage de bois était difforme, l’orbite de leurs yeux étaient vides, un puit de ténèbres qui terrifiait les Blanscorcelle et qu’Aliven, comme Lucinda, se tenaient prêt à fermer pour l’éternité.
Les Iops dégainèrent leurs épées avec dextérité et grâce, les tenant devant eux, prêt à frapper en plein cœur.
- Laissez-nous passer ! Intima Lucinda.
Les créatures demeurèrent stoïques, et leur marche inexorable vers la Communauté s’était accélérée.
- Ils sont perdus, dit Grandall. La magie noire a eu raison de leur sagesse.
A ces mots, Aliven fonça sur l’un des Abraknydes, lui assénant un coup violent à la base du tronc, un coup qui, étonnement, fut sans effet. L’écorce d’aspect si mou et craquelé avait résisté, solidement, à la lame du Iop. Les Abraknydes accélérèrent encore, le cercle autour de la Communauté se refermait davantage, comme un piège écrasant. Tous prirent leurs armes, arc, pelles ou baguettes, et se lancèrent à l’assaut des monstres avec rage et sans aucune retenu. Kalel se jeta sur l’un des Abraknydes, plus prompt au combat, ses branches se mirent à virevolter et attrapèrent le disciple de Féca en plein vol. Briséïs se tourna vers l’Abraknyde, elle tira de sa baguette un puissant sortilège, un feu doux mais mordant, directement dans l’un des yeux de la créature. L’Abraknyde lâcha sa prise, la chute de Kalel fut amorti par le sol boueux et gras.
- C’est ça, oui… murmura Jomenn. Le feu est leur point faible !
- Hé « La Science », on se bat ou on cause ? Dit Tarsall.
- T’aurais dû apprendre à te servir de tes sortilèges de feu, gringo, il serait utile ici, tiens regarde !
Jomenn se recula tandis que Tarsall se débattait avec les branches de son Abraknydes, assénant de grands coups de pelle, explosant les branches les plus fragiles mais trouvant une forte résistance par ailleurs. Venu depuis derrière lui, une pelle enflammée se mit à tournoyer frénétiquement et obstinément autour de la créature. Son tronc commença à prendre feu et, cherchant à fuir, l’Abraknyde percuta un de ses congénères, qui prit feu à son tour, et qui cherchant à fuir, en percuta un troisième…
- Ah ! C’est un triplé !
- On va voir ce qu’on va voir ! Grommela Tarsall.
Maindargent se concentra à son tour, serrant sa pelle de plus en plus fort, autour de laquelle une rocaille d’aspect étrange s’était formée. Tarsall lança son arme au-dessus de lui, doublant, puis triplant de volume, devenant un bloc de roche immense, qui se dirigea avec une vitesse inouïe vers un des Abraknydes. Celui-ci fut percuté de plein fouet, sa chute entraîna celle de trois autres d’entre eux, empêtrés dans le sol boueux, sonnés par la violence du choc.
- C’est qu’un coup de chance ! Lança Jomenn.
- Bah ! Grommela Tarsall.
Mamen continuait de lancer ses sortilèges sur une des dernières créatures encore debout, épaulé par Robin et Lucinda. Le Crâ expédia une ultime flèche enflammée, l’embrasement fut presque instantané, et l’Abraknyde commença à vaciller dangereusement, avant de chuter lourdement sur le sol.

Le combat prit fin, les quelques Abraknydes éveillaient par les traits lumineux et qui n’y avaient pas pris part retournèrent dans l’ombre de la canopée. La clairière s’était élargie et un chemin se dérobait désormais grâce au mouvement des créatures.
- Allez, avançons un peu avant que la nuit ne tombe, dit Grandall.
Mamen, Peppin et Briséïs profitèrent d’un parcours moins vaseux et purent poursuivre la marche sans secours. Le vieil Eniripsa considérait avec vigilance le jeune Peppin, qui s’était réfugié derrière lui pendant le combat, encore trop jeune pour y prendre part. Sa sœur affichait une mine étonnante, presque guerrière. Les salissures de l’escarmouche ne ternissait en rien la pureté de son visage, et, au contraire, il parut à Kalel que sa beauté n’en était que plus grande. Le Féca s’approcha de l’Eniripsa, prudemment.
- Je… Merci pour tout à l’heure, dit Kalel.
- Oh, ce n’est rien, répondit Briséïs. Tu n’es pas blessé ?
- Non, non…Tout va bien, et toi ?
- Eh bien, je suis un peu crasseuse, dit-elle en souriant, mais ça va.
Tout deux se mirent à rire tandis que le reste de la Communauté continuait à avancer. La route devint plus sombre à mesure que la troupe s’enfonçait à nouveau dans le Champs du Repos, elle y retrouvait l’épaisse brume opaque, le souffle glacial qui parcourait les lieux, tel des poumons engorgés et malade. Les rayons chaleureux et lumineux qui avaient vivifié timidement le Champs du Repos s’étaient dissipés, le crépuscule tombait et drapait désormais Amakna dans un linceul mortifère.

Robin scrutait la canopée, constatait avec effarement que, malgré la saison, peu d’arbres étaient parvenu à conserver leur épais feuillage. Il se souvenait du Champs du Repos avant la malédiction, le « Déluge », un lieu enchanté, qu’on affirmait comme étant maléfique (c‘est-ce que prétendait son oncle tout du moins) , mais qui avait quelque chose de paisible. Un havre de paix pour les âmes qui s’y retrouvaient, et qui percevaient l’éclatante lumière du Phénix situé sur sa bordure. La Feuille lui-même avait expérimenté la chose, à de maintes reprises. La sensation de légèreté était grisante, malgré l’inquiétude qui pouvait poindre, et le trajet parfois très long (plusieurs jours, ou plusieurs mois si on est plus facétieux, car il n’y aurait rien de plus amusant que de terroriser les vivants), la situation d’un être spectral n’a rien de terrifiant. Du moins, pas en ces temps là.
Par conséquent, le Champs du Repos ne l’avait jamais vraiment terrifié. Il en connaissait chaque recoin, et savait où les gargouilles et les ouassingues se tenaient, à l’affût, et savait comment les éviter. Mais les lieux ont changé, bouleversés et mutilés par une Ombre, et Robin avait pénétré le Champs du Repos sans en reconnaître un seul recoin. Mais il se doutait qu’à l’approche de la forêt des Abraknydes, les ouassingues se faisaient plus nombreux, car ils aimaient se loger dans les racines des créatures de la forêt, pas tant pour se cacher que pour grignoter. Aussi, s’étaient-ils multipliés avec le « Déluge », qui leur a offert un marécage puant, tout à fait propice à leur prolifération.
Robin avait redoublé de prudence depuis quelques kilomètres, conservant farouchement son arc à la main. Devant lui, les Enutrofs et les Iops ouvraient le passage à l’aide de leurs pelles et de leurs épées. Une progression désormais constante mais qui demeurait éprouvante.
Derrière, Kalel et Briséïs poursuivaient leur conversation avec une légèreté et une innocence presque attendrissante. Robin s’en amusait, et se satisfaisait de voir Kalel grandir un peu plus chaque jour. Il se souvint de leur rencontre. Un sentiment étrange s’était emparé de lui à cet instant, qui l’avait invité à le prendre sous son aile, à le pousser à rejoindre la Communauté. L’adepte de Crâ ne se l’expliquait pas, mais quelque chose l’a conduit, lui, Kalel, et probablement tous les autres, jusqu’ici. Dix destins contraires qui finirent par s’entremêler…

Les cloches de la milice retentissaient en Bonta, elles annonçaient l’heureux retour de ses Héros, les Huit. Garviel et Jiva se tenaient côte à côte devant les Grandes Portes Sud de la ville, derrière eux, au loin et visiblement agacé par la scène, Danathor fulminait en silence, lançant de sévères regards sur le Iop.
- Bien heureux soit le retour de nos Héros, dit Jiva au Huit.
- Bien heureux soit le votre, répondit leur capitaine.
La prêtresse des glaces se tourna vers Garviel Loken qui lui adressa un regard en retour.
- Il es temps de vous présenter, dit Jiva.
«  Voici venir l’Octeno disciple de Féca, Vadar Jane, le Septeno disciple d’Eniripsa, Octavarius Epinepale, le Sicero disciple de Iop Sir Gregor de Grand-Marteau, le Quintero disciple de Crâ Will Flêchargent, le Quatero disciple de Iop Erucren de Grandfer, le Tercero disciple d’Enutrof Maître Arthurus Pellacier, le Bras Droit disciple de Steamer Lauqror Lamedefon, et le Premero Capitana Majore, disciple de Iop, Sir Peregrim de Grandebataille. »
- Armée des Huit, voici le Nonero, Omega Commandante, comme selon le Codex de votre milice, disciple de Iop, Sir Garviel Loken de Coeurvaillant, Légende de Bonta.

L’armée des Huit avait été constituée par Garviel Loken le 21 Descendre 138, le même jour de son accession au rang de Légende. Sa codification avait été réalisée par l’Archiviste Julius Pellacier, un ancêtre d‘Arthurus, maître Enutrof et grand érudit de Bonta. Sa volonté de faire de l’armée des Huit, aussi appeler la Milice, ou Légion Blanche, pas seulement une élite mais aussi un exemple de cohésion et maîtresse de l’art de la guerre. Il n’y avait pas de hiérarchie en dehors des deux rangs privilégiés de Bras Droit ou « Dux » et celui de Capitana Majore. Un troisième rang avait été codifié par Julius, celui d’Omega Commandante, ou « Dépositaire », un grade que seul Garviel Loken pouvait occuper. Fort d’une organisation stricte, la Légion Blanche oeuvra à travers le Temps et à travers le Monde des Douze, sous l’égide de Bonta et de Jiva. Ni tout à fait mercenaire, ni tout à fait légionnaire au même titre que les milices d’élite de la Ville Lumière, l’Armée des Huit agissait dans l’ombre, comme le voulait Loken et le Codex. Après la disparition aussi tragique que soudaine des premiers Huit, les successeurs de Julius avaient renforcé l’aspect illégitime et secret de la Légion Blanche.

Jiva donna rendez-vous à la Légion nouvellement formée à la Tour de Bonta, lieu emprunt de solennité et de magie. Là, les Huit trouvèrent Amayiro et ses plus proches conseillers. Ils se tinrent dans une grande pièce située dans les hauteurs de la Tour, son plafond haut et blanc formait une voûte de lumière pâle au-dessus des protagonistes. Ce lieu sans ouverture était éclairé par d’innombrables chandeliers de tailles et de luminosités variables. De nombreux parchemins étaient disposés sur une grande table ronde placée au centre de la pièce. Des cartes du Monde des Douze, des schémas, des rapports de mission s’étaient étalés comme une nappe l’aurait fait.
- Je me dispense de mondanité avec vous, commença Amayiro, l’heure ne s’y prête guère je le crains.
Jiva acquiesça avec une mine grave.
- Nous avons ici les plus récents mouvements de nos ennemis, quelques garnisons situées le long de la côte de Cania, à l’Ouest. Sidimotes, la Route de Brâkmar, et toute la zone Sud-Ouest de Cania est inaccessible, développa Amayiro en désignant tour à tour les cartes concernées.
- On a récemment été pris d’assaut sur nos avant-postes au niveau de Lac de Cania, ce n’est qu’une question de jours avant qu’ils ne soient pris à leur tour, intervint un des conseillers du chef de la Milice.
- Nous les avons peut-être même déjà perdus à l’heure qu’il est, coupa Jiva.
- Cette mission de reconnaissance dans les Champs était une vraie perte de temps, lança Peregrim furibond. Pourquoi laissez-vous à Danathor l’autorité sur nous ?
- C’est notre principale, pour ne pas dire la seule, source de financement, expliqua Amayiro. Je regrette qu’il vous utilise comme des jouets. Cette situation ne me satisfait pas davantage.
- Vous voulez dire que vous vendez les services de la Légion Blanche ? S’agaça Garviel.
- Omega Commandante, avec tout le respect que je vous dois, vous avez passé beaucoup de temps… En sommeil… Je…
- Rendez aux Huit ce qui leur appartient, coupa Garviel. J’irai négocier avec Danathor s’il le faut.
- J’espère que vous avez de bons arguments à faire valoir ! Dit Jogana.
- J’en ai, répondit Garviel.
- Et que ferez-vous une fois libérez de vos obligations envers Danathor ? Et nous, que ferons-nous sans l’argent qu’il nous offre ? L’interrogea Amayiro.
- Aussi loin que je me souvienne, nous étions les principaux défenseurs de la ville. Nous assurerons la défense du Lac, ou nous le reprendrons.
Les Huit semblaient satisfaits des paroles de leur Omega Commandante, seul Peregrim se montra plus réticent, mais ne tint mot.
- Et ensuite ? Reprit Jiva.
- Ensuite, nous aviserons, dit Loken.


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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Mar 6 Jan 2015 - 20:23

Chapitre IV. Emissarii Lamina

Profitant d'une pause, Garviel s'était assis en haut des marches extérieures de la Tour de Bonta, de fines dalles blanches le recouvrait, celui-ci était surplombé par deux statuts en marbre représentant d'anciens héros de la ville. Le disciple de Iop admirait la ville et ses bâtiments, dans la lueur artificielle de ses éclairages nocturnes. Il se dégageait de là une atmosphère à la fois rassurante et remarquable, la chaleur timide qui émanait des bougies semblait pourtant embraser certains édifices. Seule la Tour de Bonta demeurait dans une sinistre pénombre, où quelques fenêtres lumineuses qui donnaient sur des pièces intérieures éclairées dénotaient de cette obélisque noire.
- Drôle de soirée, dit Jogana. Vous avez encore tant de choses à faire, à voir… Pensez-vous qu'il soit nécessaire d'intervenir auprès de Danathor ?
- Ce n'est pas pour moi. Répondit Garviel, sec. Ce qu'il a fait des Huit est une insulte, si je peux remédier à cela, je le ferai. Je le dois.
- La ville a besoin d'eux, des Huit comme de Danathor, ne faites pas de zèle…
- Du zèle ? Reprit Garviel. Qui êtes-vous pour en juger, après tout ? Je règlerai la question Danathor, d'une manière ou d'une autre.
Jogana se tut, sans acquiescer les propos de son hôte, son esprit s'évanouissait de nouveau, comme plongé dans la torpeur. C'est le moment qui fut choisi par Aurèle Forgelame pour sortir de la Tour et se joindre aux côtés de Garviel. Il fut présent dans les réunions officieuses qui s'y étaient tenues jusqu'alors. C'était lui aussi un disciple de Iop, d'une trentaine d'années tout au plus, et ce patronyme qu'il portait avait, lui, déjà plusieurs siècles. Aurèle était grand et musclé, comme tout bon Iop, de peau blanche comme un linge, au regard noir et aux cheveux ardents.

L'ancêtre d'Aurèle, Ephaïstus, était un forgeur d'épées de renom. Son savoir-faire unique c'était transmis de père en fils, bien que le père d'Aurèle, Sigur, et son père avant lui, Fibus, avaient gentiment rompu la tradition. Mais on conservait farouchement les productions familiales, ainsi, lorsque Fibus Forgelame mourut en l'an 566 après un âpre combat avec un féroce Meulou dans les Grottes de Sidimotes, son fils partit combattre à son tour la bête, pas davantage pour la vengeance que pour récupérer son bien, une épée d'acier au pommeau sculpté à l'image du blason des Forgelame, deux épées se croisant, surplombant une enclume. Elle faisait partie des nombreuses reliques des Forgelame, et bien qu'elle fut longtemps sans nom, l'épée hérita de celui de son concepteur, et dernier propriétaire qui décéda avec elle, Fibus, donc. Aurèle n'aimait pas cette lame, peu maniable, trop lourde et trop longue, ce qui l'avait amené à penser que feu son grand-père l'avait payé de sa vie, le jeune Iop préférait une de celles qu'Erubaras, un oncle mort en l'an 432, et considéré comme le meilleur forgeur de la famille, avait forgé. Une des dernières, une lame splendide et parfaitement droite qui arborait une légère teinte verte, un secret de fabrication qu'Erubaras emporta dans sa tombe, ce qui fait que, des quelques lames qu'il forgea et dont il ne restait alors que trois exemplaires dans la famille. Chacune valait une fortune, au moins celle d'un Enutrof. Cette teinte n'a pas qu'un aspect esthétique, s'il l'on en croyait la légende, et selon Sigur Forgelame, ces épées étaient incassables, et pourraient trancher la pierre comme du savon. Une arme de choix pour combattre les Craqueleurs, mais Aurèle n'en avait jamais côtoyé.

Il chérissait son épée, qu'il avait appelé Eru en hommage à son oncle, comme une relique sacrée sinon comme un objet essentiel voire vital. Il ne s'en séparait jamais, et sa fascination pour elle était sans borne. Bien sûr, en tant que membre d'élite de la Milice de Bonta, Aurèle Forgelame avait déjà tué, à de maintes reprises, avec Eru. Et chaque fois qu'il donna la mort avec sa lame, un sentiment étrange s'emparait de lui, une satisfaction sordide qui lui faisait aimer l'art de la guerre autant que son outil. D'aucun dirait qu'il n'y a rien de bien surnaturel à cela, pour un Iop.
Aurèle se tint aux côtés de Garviel, Eru sanglée à sa ceinture, la main droite posée sur elle, comme pour la protéger. Loken observa les manières de son homologue avec circonspection, et son regard se posa tour à tour sur l'épée et sur le visage hagard de Forgelame.
- Personne ne vous la prendra, plaisanta Garviel.
- Oh, non ce n'est pas ma crainte, Commandante. C'est une habitude tenace que j'ai, confia Aurèle. Et vous, qu'avez-vous comme lame ?
Garviel se leva et tira la lame de son fourreau. Un objet magnifique qui, avec la pénombre et les timides lumières, semblait être envouté. Une relique que Jiva vola à Missiz Frizz pour la donner à son champion. Et bien malgré l'admiration de l'expert Aurèle, Garviel confia qu'il ne l'aimait guère.
- C'est une lame forgée par une inconnue, dit Loken.
- C'est une lame forgée par une ancienne ennemie, surtout, rétorqua Aurèle. Qu'aviez-vous avant de… de…
- Une épée nommée Sombracier, coupa Garviel qui sentait dans les balbutiements de son interlocuteur la gène de ne pas savoir précisément ce qu'il était advenu de lui pendant deux siècles. Aurèle, qui ne méconnaissait pas ce nom, sembla d'autant plus troublé.
- Sombracier, vous dites ? Reprit-il. Oui, c'est quelque chose, cette épée… forgée avec un mélange d'écaille de dragons et d'acier pur... Une garde somptueuse, un équilibre presque parfait… Qu'est-elle devenue ?
- Je n'en suis pas certain, avoua Garviel, mais tout porte à croire que mon frère l'a gardé.
Aurèle fut déconcerté par le détachement dont faisait preuve Garviel à propos de son fameux frère. Il ne paraissait pas en colère, pas même contrarié par les deux siècles qu'il avait passé dans l'Antichambre, mais pourtant, Aurèle sentait un regard froid et intense se porter en direction de l'Ouest. Les yeux verts émeraudes trahissaient la fureur du Iop.
- Vous sentiriez-vous mieux avec une lame forgée par un de vos confrères ? Demanda Aurèle, qui manifestait une vive envie de savoir que Garviel Loken, Légende de Bonta, combattrait avec une épée familiale.
- Ce serait avec joie, répondit Garviel.
- C'est un grand honneur que vous me faites, répondit Aurèle, à moi et à ma famille. Vous ne serez pas déçu, dès demain je vous emmène dans le Quartier des Forges, voir mon père, le respectable Sigur Forgelame. Il n'est pas forgeur mais il connait toutes nos épées.
- J'aime assez la vôtre, plaisanta à nouveau Garviel.
- Oh, lâcha Aurèle, visiblement contrarié. J'aime assez l'idée qu'Eru puisse vous plaire mais, vous devez le savoir, l'épée d'un Iop est…
- Sa propriété, indivisible de son porteur, dès lors qu'elle lui est confiée et cela jusqu'à son dernier souffle, reprit Loken, qui citait là un des serments de son culte envers le Dieu de la guerre. Aurèle fut empli d'un sentiment étrange et saisissant en entendant Garviel prononcer ces mots, il se remémorait sa propre cérémonie, et imaginait celle de son homologue comme un instant d'une solennité singulière et unique, à la hauteur de sa légende.
- Je vous mènerai à ma maison dès demain, Omega Commandante, cela vous convient-il ?
- Cela convient, dit Garviel.

Les deux hommes retournèrent dans la Tour de Bonta, ils retrouvèrent Amayiro et sa garde dans le grand hall d'accueil. Le vieillard les remercia cordialement de leur venue, et tandis qu'Aurèle rejoignait les miliciens qui l'avaient accompagné avant de quitter les lieux, celui-ci interpela Garviel qui prenait également le chemin de la sortie avec les Huit.
- Maître Loken ! Héla Amayiro.
- Oui ? Répondit le Iop en se tournant vers son interlocuteur tandis que le reste de la Légion quittait les lieux sans l'attendre.
- Vous devez être un peu déboussolé, je comprend tout à fait cela. Mais, si je puis vous donner un conseil, vous ne devriez pas faire de Danathor un ennemi, sinon un obstacle, à votre quête. Sachez en faire un allié, c'est un homme dur et froid, mais respectable et respecté.
- Je tâcherai de m'en souvenir, répondit Garviel, froidement.
- Je me permet d'insister, rétorqua Amayiro. Danathor est un élément important pour Bonta, sa bienveillance et sa fortune nous permettent de nous maintenir à flot. Nous en aurons besoin, plus que jamais, en ces heures sombres. Jiva a placé d'importants espoirs en vous pour mettre un terme au conflit mais comprenez bien ma position, qui est celle de confier la sécurité de notre ville en des hommes expérimentés et décemment équipés. Nos défenses comme la milice reposent sur Danathor et quelques autres. Le commerce ne suffit plus pour assurer l'essentiel de nos dépenses. Vous me comprenez ?
- Vous n'êtes pas le premier à essayer de me convaincre de ne pas me frotter à Danathor. Aucun doute sur le fait que cet homme revêt une importance capitale à vos yeux, maître Amayiro. Comme je vous l'ai dit, je tâcherai de m'en souvenir.
Le Iop tourna à nouveau les talons, cette fois-ci pour se diriger vers la sortie dont il ne s'était, d'ailleurs, pas éloigné. Amayiro affichait une mine anxieuse tout en observant Loken quitter la pièce, le vieil homme chargea les majordomes de la Tour de Bonta d'éteindre les chandeliers, avant de prendre congé à son tour.

Petit à petit, se furent tous les chandeliers de la ville qui s'éteignirent, aux ordres de Danathor et d'Amayiro qui avaient instaurer un couvre-feu à 23 heures. Bonta baignait dans les ténèbres, ses murs et ses édifices semblaient gris et sombres, les ruelles étroites étaient comme des tunnels opaques, les grandes avenues vides étaient comme des artères de sang noir, même la lumière de l'astre nocturne ne parvenait pas à atteindre la terre, bloquée par les épais phénomènes météorologiques issues de l'Arcane, des nuages violacés, parcourus de veines bleutées.
Garviel Loken avait été raccompagné par ses pairs dans les quartiers des Huit, non loin de la Milice de Bonta. Un bâtiment discret à la façade partiellement en ruine, on l'appelait la Domus Alba ou Maison Blanche. Il prit connaissance des lieux, guidé par Erucren de Grandfer, disciple de Iop comme lui, et ancien disciple de Rish Claymore. Il lui montra la Grandsalle, le lieu où ils se réunissaient, puis l'armurerie et enfin, le dortoir. Ils y retrouvèrent les sept autre, vêtus d'une toge de soie bleue, prêts à aller dormir à en juger par la seule chandelle maintenue allumée. Chacun d'eux saluèrent l'Omega Commandante malgré le contexte et l'accoutrement, seul Peregrim avait détourné la tête et simulé une occupation. Erucren dégagea le lit jusqu'alors inoccupé et sur lequel reposait paperasse et objets divers. Les draps étaient poussiéreux et sales, mais Loken fit signe à Erucren de ne pas se déranger davantage.
- Je vous en prie, vous n'êtes pas homme de ménage, dit Garviel d'un ton à la fois grave et cynique.
Erucren acquiesça d'un sourire gêné. Peregrim le toisa du regard par dessus l'épaule comme pour lui signifier sa désapprobation vis à vis de son attitude trop précautionneuse. Celui-ci décrocha finalement la mâchoire :
- Je ferai arranger ce lit dès demain, lâcha-t-il. J'imagine que vous avez été habitué à d'autres prestiges, rajouta-t-il.
- Le prestige ? Ce bâtiment n'existait pas, nous ne dormions pas, nous avions notre bibliothèque pour nous documenter, la milice pour nous préparer, et cela suffisait, rabroua Garviel.
Peregrim lâcha un soupir mécontent avant de s'allonger, les autres avaient mis fin à leurs activités, craignant une joute entre les deux Iop qui se partageaient désormais l'autorité. Loken songea qu'il avait encore fort à faire, et tandis qu'il s'installa à son tour, Octavarius prit l'initiative d'éteindre la chandelle du dortoir, plongeant, à leur tour, les Huit dans l'ombre…

Quelques jours s'écoulèrent depuis la première escarmouche avec les Abraknydes du Champ du Repos, la Communauté tâchait d'avancer à pas rapide, profitant des premières lueurs de l'aurore pour reprendre la route, où se mêlaient marécages profonds et boueux qui étaient autant de pièges mortels pour un disciple d'Eniripsa distrait, que les branches d'arbres morts qui jonchaient le sol et ralentissaient la progression du groupe. Aliven et Lucinda ne ménageaient pas leurs efforts pour se frayer un chemin, à eux et leurs comparses, à travers ce lieu résolument hostile. Mais tandis qu'ils tentaient à nouveau de se dépêtrer du limon, Grandall marqua un arrêt dans sa marche, son visage qui n'avait pas cessé de se durcir à mesure qu'il dû affronter les éléments, celui-ci s'illumina à la vue de la lisière de la Forêt des Abraknydes, une langue verte qui s'étendait des Montagnes des Craqueleurs jusqu'au plaine de Cania séparant les deux régions d'Amakna.
- Nous y voilà, enfin ! Déclara Grandall, soulagé.
La Communauté redoubla d'effort, comme une ultime foulée avant la ligne d'arrivée. Mamen aida comme il put la fratrie Blanscorcelle, assisté par le serviable Kalel. Robin marchait sur les pas des Iops, balançant la tête à droite et à gauche comme pour admirer le paysage nouveau qui s'offrait à lui, et détendre par la même occasion les muscles de sa nuque.
- Allons, profitons du beau temps pour nous reposer ici, annonça Grandall.
- Je n'avais pas vu le ciel aussi clair depuis notre départ, lança Aliven. Bien trois semaines que nous marchons dans le froid et le brouillard, un comble pour Maisial !
- Tout cela n'est pas naturel mon ami, dit Tarsall d'un ton grave inhabituel. Ça vient de l'Ouest sans doute. Qui sait ce qui s'y trame !
- Féca nous préserve des mauvais présages si vous avez raison, dit Kalel, soucieux.
- Réjouissons-nous en effet, intervint à son tour Mamen. Rien ne dit que cette météo est amenée à durer…
À ces mots, et profitant de l'accalmie de l'installation du campement, Robin invita Mamen à faire du repérage, non sans arrière pensée manifeste, eux qui ne s'étaient plus entretenus secrètement depuis leur départ.
- Je m'étonne que nous soyons encore en vie, maître Gris-Mots, je vous le dis sans détour… Commença Robin, dont la fatigue commençait à trahir son assurance de Crâ.
- Mais nous le sommes, dit Mamen qui s'efforçait d'être sage et rassurant. Nous le sommes, loués soient les Douze. Notre plan fonctionne, ou peut-être qu'il ne fonctionne pas et que les troupes de l'ennemi marchent vers nous. Il ne faudra pas s'attarder ici. Mais, croyez-moi si je vous le dis, je ne pense pas qu'il puisse tout voir et tout entendre, nous serions déjà morts si tel était le cas, je ne peux pas croire qu'Allister nous aurait fait prendre tel risque, toutes réflexions faites. Je cogite, comme vous certainement, depuis notre départ, et je me dis… Je me dis que peut-être nous avons une chance d'atteindre Bonta ensemble et sans grabuge.
- Le Prophète ne serait pas… prophète ? S'interrogea Robin.
- Allons, ne soyez pas naïf, le rabroua Mamen. Une telle force aurait anéantie la Monde des Douze en quelques semaines. Il ne sait rien des plans du Roi, pas plus qu'il ne sait que nous sommes ici pour alerter Bonta et anticiper ses propres…
- Ses propres actions, le coupa Robin. Qui nous dit qu'il n'essaie pas d'anticiper les nôtres ?
- Il ne le peut pas, ne vous êtes-vous donc pas renseigner ? Des millions de soldats ont fait route vers Frigost, par la mer et par les airs. On dit même que Djaul a forcé Harebourg a créer un chemin de glace depuis Brâkmar directement jusqu'à l'île. Il fallut plusieurs mois pour réaliser le déplacement, les troupes arrivèrent par vague, il y eut de nombreux morts. Les Douze seuls savent ce qui se passe là-bas, mais les manoeuvres de retour seront aussi complexes, si ce n'est plus. Toute l'attention du Prophète doit se porter là-dessus, toute son attention oui. L'ennemi est aveugle à toute autre chose à l'heure qu'il est, j'en suis certain. C'est en tout cas l'hypothèse que je défends. Vous êtes libre de rester dans votre paranoïa, et vos craintes. Si nous avons été envoyés à la mort, il est trop tard pour faire machine arrière.
Robin n'opposa plus d'argument mais conservait une moue inquiète. Mamen se mit sur la pointe des pieds et lui tapa amicalement l'épaule avant de retourner vers le camp. Le disciple de Crâ demeura quelques instants en place, scrutant avec une vigilance les alentours.
- Eh bien maître Eniripsa, vous revoilà ! Le repas est servi ! Déclara Jomenn.
Des pièces de viande accompagnées de riz blanc constituaient le festin du jour. Kalel n'hésita plus à avaler de grande bouchée, Briséïs s'y refusa mais prit davantage de riz, Peppin, usé par le voyage, ne trouva pas l'appétit et s'allongea auprès de sa soeur.
- Il est épuisé ce petit, dit Jomenn, préoccupé. Nous devrions peut-être rester ici un peu plus longtemps. Cela nous ferait du bien à tous, je crois.
Les autres acquiescèrent en poursuivant leur repas, Mamen soupira légèrement, anticipant la réaction de Robin qui n'avait pas encore reparu...

Au petit matin, Les Huit se levèrent comme un seul homme, chacun se débarbouilla et se prépara à rejoindre la Milice.
Les disciples de Iop étaient lourdement équipés, un plastron en alliage magnésite, peint aux couleurs de l'emblème de leur famille. Du fuchsia et du violet pour Grandfer, du rouge et du noir pour Grand-Marteau, du bleu marin et des teintes argentées pour Grande-Bataille. Garviel Loken revêtait son emblématique armure aux teintes vertes et à la croix de Iop noire, sa grande taille et ses muscles épais avaient forcé les tailleurs-forgerons à utiliser un métal à la fois léger et solide, l'aluminite. Elle avait été conservée avec soin par Jiva qui l'avait fait retourner à la Domus Alba dans la nuit.
Arthurus Pellacier, l'Enutrof, portait une côte de maille légère qu'il portait par dessus une toge de couleur sable, et bien évidemment, il ne se séparait jamais de son sac en cuir. À sa ceinture était sanglée une pelle Émélaka, solide et tranchante. Octavarius Epinepale était certainement le soldat le moins chargé en protection, il se contentait d'un maillot de corps beige et d'un épais manteau de cuir et de laine de Royalmouth, un pantalon large en tissu léger et marron maintenu en place par une large ceinture à laquelle des fioles de tout genre, et une paire de dagues, étaient rattachées. De même que le Crâ, Will Flechargent, se contentait de tissus légers mais portait néanmoins un plastron vert sombre, avec les outils habituels de l'archer, carquois en ébène et arc à lamelles. Issus de la Milice de Bonta, Vadar Jane et Laugror Lamedefon revêtaient tout deux l'armure classique des miliciens, avec pour eux-aussi, des teintures différentes, du pourpre pour Vadar, du gris anthracite pour Laugror.

Les Huit se rendirent à la Milice, "Comme chaque jour depuis onze ans", dit Erucren. Une habitude lorsqu'ils n'étaient pas en mission, autant pour se rendre utile à la ville que dans l'espoir de se voir confier une tâche à la hauteur de leurs talents. Arthurus commença à s'intéresser au Héros de guerre qu'était Loken, et le questionna sur son ancêtre Julius.
"C'était un brave homme, commença Garviel. Un guerrier comme il ne s'en fait certainement plus, intelligent et robuste. J'ai connu Julius à son entrée dans la Milice de Bonta, en des temps difficiles et sombres. C'était un disciple d'Enutrof comme vous, mais il avait trouvé un trésor avec plus de valeur et d'importance que nul autre, le Savoir. Il inspira de nombreux autres après lui, au cours de nos pérégrinations, il étudiait chaque chose que nous trouvâmes sur notre chemin. Les plantes, les arbres, les roches… Il conciliait tout avec soin et passion dans ses carnets. C'était aussi un homme de bataille, un stratège, nous faisions aveuglément confiance en ses plans, et nous n'eûmes jamais tort de le faire.
"Je n'ai jamais regretté d'avoir suivi ses plans. Non jamais… répéta Garviel avec lassitude et désarroi. Nous dûmes nous résoudre à ne pas le faire lorsque les Ombres nous trouvèrent les premières. Nous les traquâmes sans relâche pendant trois longues années, à travers le continent et sur les îles. Mais l'ennemi n'est jamais plus difficile à saisir que lorsqu'il est sous votre nez, nous l'apprîmes à nos dépends. Si nous avions suivi les conseils avisés de Julius, peut-être que les choses auraient été différentes… Dit Garviel avec regret.
"Il soutint que nous devions battre en retraite, j'ai insisté, je ne pouvais pas concéder trois ans de ma vie à des fins inutiles, que dis-je… Pour fuir face à l'ennemi que nous chassions depuis toujours. C'était notre mission, ma mission. Je ne pouvais pas battre en retraite, mes amis ne pouvaient pas me laisser. Nous fûmes vaincu, car on ne peut pas briser une Ombre par la force et par les armes. Il ne resta rien de nous. De Julius. J'aimerai me souvenir de lui plus clairement, mais ma mémoire est altérée."

Il y eut un silence respectueux et attentif, la marche se fit plus lente, empruntée d'une forme de solennité. Les Huit traversaient les rues de Bonta avec le même fond sonore, acclamation et jet d'espoir comme s'il s'agissait de fleurs. On s'étonna de voir le neuvième, pour beaucoup de citoyens, Garviel Loken n'était qu'une recrue. Fallait-il s'en réjouir ? "Va-t-il nous débarrasser des Trools celui-là  ?" déclara l'un d'eux.
Bonta ne reconnut pas sa Légende passée, et Garviel sentit bouillonner en lui la forme la plus primaire de la colère. Un sentiment fort et indescriptible que Jogana semblait combattre de toutes ses forces.
- Ils ne sont pas responsables… murmura-t-elle. Bientôt ils sauront qui vous êtes.
Garviel ne répondit pas, ses poings et sa mâchoire se serrèrent lorsqu'il vit Danathor devant les portes de la milice aux côtés d'Amayiro et Aurèle, dont le regard de ce dernier en disait long sur les remontrances qu'il a dû subir.
- Ah ! Ce n'est pas trop tôt messieurs, lança Danathor avec dédain. Et vous, dit-il en s'adressant à Garviel, vous voilà en bien belle tenue pour un revenant, où avez-vous trouvé cela ?
- Intervention divine, répondit Garviel avec ironie.
Amayiro lança un regard de désapprobation, l'intendant de la ville grommela des injures inaudibles et invita malgré tout les Huit à entrer dans le bâtiment de la Milice. Garviel n'y était pas retourné depuis sa renaissance, préférant le calme et la tranquillité du Domaine de Jiva où il passa ces dernières semaines à s'entrainer et se documenter sur le Monde d'aujourd'hui. Il y régnait encore une étonnante activité, les miliciens couraient et faisaient des va-et-viens dans tous les sens.
- Allons dans mon bureau, intima Amayiro.
Le groupe s'avança jusqu'au sanctuaire du chef de la milice, une pièce à peine assez grande pour accueillir les Huit, d'une simplicité remarquable, où les murs étaient nus et le bureau qui trônait au milieu presque vide. Seuls quelques documents s'éparpillés dessus. Seule excentricité, un haut lustre de six chandelles surplombait le chef de la milice.
- Après discussions avec l'intendant ici présent, Danathor, nous avons décider d'agir tant qu'il est encore temps. Vous partez pour le Lac de Cania, dès ce soir. Vous ne voyagerez que de nuit, et vous éviterez les grands chemins, expliqua Amayiro. L'ennemi gronde à l'Ouest, si nous le laissons grignoter nos défenses, il n'aura qu'à poser pieds sur la Côte de Cania et remonter jusqu'à nous sans encombre.
- Vous rendrez compte à mon émissaire, enchaina Danathor. S'il lui arrive malheurs, vous serez sanctionnés.
- C'est une plaisanterie ? Rétorqua Garviel. Il n'en est pas question.
- Mais il n'est pas non plus question d'en discuter. Ce n'est pas une demande, je vous en informe sans vous demander votre avis, Loken. Vous refusez ? Restez ici et réglez les petits conflits entre nos citoyens.
- Ignorez-le, je vous en prie… Souffla Jogana.
- Bien, soupira Garviel. Qu'il en soit ainsi.
Amayiro se remit à respirer et donna ses dernières consignes aux Huit. Danathor prit congé sans un regard ni une parole tandis que son émissaire, un homme d'une cinquantaine d'années, grand et mince mais d'assez bonne carrure, se présenta. Sa peau était hâlée, signe qu'il venait de Sufokia ou des littoraux du continent. Il était de bel aspect, propre et aux cheveux gris bouclés mais réguliers. Ses vêtements semblaient neufs, comme Danathor, il portait un long manteau beige et un pantalon bleu gris, une ceinture de cuir sombre cernée sa taille, ses bottes grises brillaient sous le lustre du bureau d'Amayiro. Rien ne le disposait à prendre part au combat, où à suivre les Huit à travers Litneg et Cania, mais on pouvait lire sa détermination dans son regard, et son envie de prendre malgré tout part au voyage.
- Edoc Livic, pour vous servir, annonça-t-il.
Malgré la vive désapprobation de Garviel d'être accompagné par un civil, le disciple de Iop le salua respectueusement.
- Bien, dit Amayiro. Les présentations sont faites, je crois n'avoir rien oublié, vous pouvez disposer.
Tous prirent à leur tour congé du chef de la Milice, et tandis qu'Edoc s'éloignait sans mot dire vers l'Intendance de Bonta et que les Huit retournaient au Domus, Aurèle invita comme convenu Garviel à son domicile. Ils prirent le chemin du quartier des Forgerons, où régnait une ambiance d'industrie et de dure labeur. Les ouvriers s'affairaient autour des usines, une fumée épaisse et noire se dégageait des forges. Les hommes étaient couverts de suie et de petites paillettes de métal.
- Les ouvriers de maintenance ne vivent pas longtemps, dit Aurèle avec amertume. Ils respirent les vapeurs et les poussières de fer qui détruisent leur poumon. Mes aïeux ont connu une époque plus tranquille, depuis l'ère des Dofus, il a fallu adopter un rythme plus soutenu pour soutenir la demande.
Aurèle continua d'expliquer la situation à Garviel pendant leur marche. Il lui décrivit le processus de fabrication des épées de la Milice, d'abord les matières nécessaires à leur fabrication, le fer et le zinc, étaient récoltés depuis des mines réparties sur tout le continent, et les convois étaient ensuite expédiés depuis ces zones vers Bonta, non sans risque. C'était une tâche dévolue à la Milice de défendre certains de ces convois, et il fallait parfois se résoudre à les perdre, aux profits de bandits de grands chemins, ou de l'ennemi brâkmarien. Quand ils parvenaient jusqu'à la ville, ils étaient envoyés directement dans les forges pour que les cargaisons soient traitées et débarrassées de leurs impuretés, avant d'être travaillées puis transformées en épées, dagues, marteaux ou plastron d'armure. C'étaient des équipements rudimentaires, produits en nombre pour pallier une demande toujours plus importante, et cela, malgré la période de quasi-trêve qui débuta en 644 pour se prolonger jusqu'alors, Danathor était le principal investisseur des forges, et d'autres pôles économiques de la ville, d'où le pouvoir qu'il a pu acquérir. Avec lui, d'autres importants propriétaires investir sur les marchés de Bonta, s'assurant prospérité et protection de la Milice. Pour ainsi dire, Amayiro vendait ses services, et les Huit avec lui. La vie tournait ainsi depuis prés de trente ans, et Aurèle désapprouvait cette tendance, "Ce sont toujours les petits qui sont les premiers sacrifiés", disait-il.

La marche des deux hommes s'arrêta devant une grande bâtisse faites de pierre et d'acier, la demeure des Forgelame, située au coeur des quartiers des Forgerons. Son porche était surplombée par une figure en métal, l'emblème des Forgelame. La grande porte, de bois renforcé par de larges plaques d'acier disposée en hauteur, était ouverte.
- Nous voilà arrivés, dit Aurèle. Père !
Un petit homme passa le perron, c'était Sigur Forgelame. Il était le principal vendeur du quartier, comme il ne fut pas forgeron comme ses aïeux, un expert renommé et respecté. C'était lui aussi un disciple de Iop, une tradition qu'il ne rompit pas car c'était un homme pieux. Il croyait en la bienveillance des Douze, et faisait preuve d'une foi inébranlable en Iop. Il fut un important combattant, capitaine de la Garde de Bonta, et principal artisan de la destruction des Zaaps pour prévenir des assauts du Prophète. Il n'avait pas négligé, malgré ses absences répétées, l'éducation de son fils, et sa femme Anary, elle aussi commerçante, fut une figure de substitution à l'autorité du père. Une femme dure mais bienveillante et compréhensive.
- Ah te voilà fils ! Serait-ce…
- Oui c'est lui père, Garviel Loken, annonça Aurèle.
Sigur descendit les petits escaliers devant sa porte et s'approcha du légendaire disciple de Iop. Il devait être bien quarante ou cinquante centimètres plus petit, et paraissait chétif à ses côtés, lui qui ne portait que de vieux habits de tissus blanc écru, et son tablier de marchand.
- Ravi de vous rencontrer, maître Loken, dit Sigur admiratif. C'est un plaisir de faire votre connaissance.
- Plaisir partagé, répondit le Iop.
- Entrez donc, je vous en prie !
Tout trois pénétrèrent dans la demeure des Forgelame. La première pièce était vaste et de plafond haut, c'était la boutique de l'homme, et Anary négociait avec un revendeur de lames rouillées, elle salua discrètement son fils et ce qu'elle crut être son nouvel ami, avec la déférence habituelle que les Iops ont entre eux.
- Ah ! Nous sommes en pleine négociation avec ce vieux grippe-sou, sa marchandise n'a presque pas de valeur, elle n'est bonne qu'à être fondue chez Pergins (c'était un vieux forgeron des quartiers Nord), allons nous poser au calme.
Les hommes s'installèrent dans une pièce adjacente, un grand salon où une baie vitrée donnait sur l'avenue qui épousait la longueur des lieux. Une table rectangulaire était placée en son centre, sur des dalles de pierres grises. La décoration y était sommaire, pas d'extravagance, mais quelques portraits de Forgelame, et des statues du Dieu Iop, ornées les murs. De grandes chaises en bois sculpté étaient disposées autour de la table, elle aussi en beau bois sombre et parfaitement poncé. En face d'eux, un escalier montant qui semblait mener vers une cache secrète.
- Je vous sers quelque chose, maître Loken ? Demanda Sigur, assez timidement. Installez-vous je vous en prie.
- Non, ça ira merci, répondit Loken.
- Alors vous cherchez une lame, mon fils m'a dit ? Je vois que vous n'en êtes pas dépourvue pourtant, que lui reprochez-vous ?
- Elle ne me convient pas, c'est une lame enchantée que Jiva m'a confié, mais qu'elle a dérobé. Vous connaissez nos principes.
- Que trop bien, répondit Sigur. Les jeunes Iops ne comprennent pas toujours cela, Aurèle était presque une exception ici. Bien, j'ai sûrement ce qu'il vous faut.
Aurèle se leva le premier et invita Garviel à le suivre, ils empruntèrent l'escalier qui s'enfonçait dans l'obscurité et semblait conduire vers un grenier. Sigur se dirigea sans problème malgré l'absence de visibilité, tirant un rideau de velours pourpre et opaque. La lumière du jour illumina la pièce et découvrir un véritable musée. Des épées, des armures, des tableaux représentant des scènes de guerre, se présentèrent à la vue de Garviel qui s'émerveilla.
- C'est une bien belle collection que vous avez là, maître Forgelame.
- Beaucoup de reliques de famille, mais je suis aussi un commerçant, ah !
Sigur présenta à Garviel plusieurs épées dont il était particulièrement fier, la première était une Az'tech qu'il avait acheté à un disciple d'Enutrof fauché qui avait subi de plein fouet la sentence de son Dieu sur l'utilisation du sort de Corruption, une épée en or massif particulièrement lourde mais qui n'éprouvait aucune difficulté à broyer les os de ses ennemis. Il lui montra des créations de sa famille, les Ardentes, des lames faites d'un métal frigostien issu du Berceau d'Alma, caractérisé par une couleur rouge vive et des teintes similaires à celles du feu, d'où leur nom. Sigur ouvrit un coffre scellé par un cadenas en fer forgé, à l'intérieur, une véritable relique.
- Emissarii Lamina, murmura Aurèle.
- Comme il dit, reprit Sigur. Ça veut dire Forgelame en vieux langage. Elle a donné son nom à notre famille, c'est la plus belle et parfaite épée qu'il m'ait été donné de voir.
- Qui l'a fabriqué ? Demanda Garviel.
- On n'en est pas certain, avoua Sigur. J'ai cherché dans nos registres, j'ai demandé aux gens, aux vieillards, s'ils avaient entendu parler du forgeur de cette épée, il y a beaucoup de noms qui ont circulé, peut-être que vous avez une idée, vous qui avez connu des temps immémoriaux.
- Je regrette, soupira Garviel, je ne suis pas certain que ma mémoire nous aidera aujourd'hui…
- Oh, ma foi ce n'est pas grave. Ça fait partie de sa légende. Quand Aurèle m'a parlé de vous, j'ai tout de suite pensé à cette épée. Vous me feriez un grand honneur en l'acceptant, maître Loken.
- Je ne puis accepter, c'est une relique sainte de votre famille et je…
- Permettez-moi d'insister, coupa Sigur. Rah, de vous voir vous et voir cette épée, j'en ai des frissons. Elle est trop lourde pour moi et Aurèle ne se séparera pas d'Éru, eh ! Et inutile de vous dire que ma femme n'en saura quoi faire. Une lame de ce genre n'est pas faite pour être gardée dans un coffre, je vous en prie. J'ignore quelle est votre quête mais vous aurez besoin d'elle. Prenez-la, et voyez !
Garviel prit Emissarii par le pommeau, sa main se serra autour de lui, il était curieusement parfaitement adapté à sa taille. Il s'en saisit, son poids était ajusté et équilibré, elle lui sembla légère et maniable. Loken l'a fit tournoyé et virevolté avec grâce et dextérité, malgré le manque d'espace. Son regard longea la lame, de métal pur et brillant.
- Alors, vous la prenez ? Dit Sigur avec un ton caractéristique du commerçant qu'il était.
- Ego assentior, Lamina mea (J'accepte, la lame est mienne), répondit Garviel.
Aurèle et Sigur eurent un regard complice, le père eut un nouveau frisson en entendant Garviel prononcer le "Consentement du disciple" lorsque son arme lui est attribuée par son maître. Le Iop resta en admiration devant Emissarii, et, de la même manière qu'Aurèle avec Éru, il se sentit entrer en communion avec elle. Un sentiment étrange et singulier l'anima, il eut une image furtive mais nette de sa mère, Alaïne.
- Je ferai honneur à votre famille, maître Forgelame, dit Garviel, solennel et ferme.
- L'honneur est pour nous, répondit Aurèle, approuvé par son père.
Garviel leur laissa l'épée volée de Missiz Frizz. Lui et Aurèle quittèrent la demeure des Forgelame, et tandis que le crépuscule tombait, Sigur les observa partir avec un sourire apaisé.

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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Mer 6 Mai 2015 - 19:12

Chapitre V. Le Vieil Ami

La voute étoilée berçait la Communauté dans son sommeil. Robin ne réapparu que tard dans la soirée, silencieux et livide. Mamen fut le seul à savoir pour quelle raison, il laissa pourtant le Crâ à ses inquiétudes, conscient qu'elles fussent, selon lui, infondées. Le vieil Eniripsa ne ferma pas l'oeil, méditant sur les paroles de Robin. Il sortit une petite chandelle qu'il enfonça à mi-hauteur dans le sol meuble, l'alluma d'un sortilège discret, d'un geste habile du doigt, et prit sa plume, son encrier et son bouquin pour y concilier ses pensées.

"La marche est difficile, nous le savons tous, mais nous ne nous le disons pas. Robin est inquiet, il ne voulait pas partir, il semble toujours plus soucieux et craintif à mesure que nous avançons. Cela me prête à penser aux raisons qui nous ont conduit ici. Il y a Aliven et Lucinda, qui doivent penser qu'ils sont en voyage de noces à les voir se regarder et se toucher craintivement comme deux âmes amoureuses, l'entrain qu'ils mettent à nous dégager la voie est touchant, mais ils sont si jeunes, si naïfs… Les Enutrofs sont plus prudents, ils forment un groupe uni et solide comme la roche, Grandall est sage, Jomenn est cultivé, Tarsall est empli d'humour et de joie de vivre. Les mines ne les ont pas brisé, ils avaient soif d'aventure et ont la ferme conviction d'être utile à Amakna en se rendant à Bonta. J'ai eu l'occasion de discuter avec eux à maintes reprises en ces trois semaines de marche. Grandall était terrifié par le Prophète, il essayait de le cacher, mais sa peur était grande, il disait que c'était autrefois un homme vaillant, qui bascula dans les ténèbres. Sa haine fut entretenu par les démons, et leur Seigneur. Il fut envoyé dans une puissante famille Brâkmarienne après des siècles à arpenter le Monde et corrompre les âmes errantes, quand il ne les envoyait pas dans l'Antichambre. C'était aussi ça, la plus grande peur de Grandall, de croiser la route du Prophète et de finir dans ce monde maudit et damné.
"Je sens en Kalel quelque chose d'étrange, ce jeune homme m'inspire confiance et sérénité. Il a quelque chose, c'est certain, mais je ne saurai dire quoi. C'est son regard peut-être, ou sa façon un peu candide d'aborder le Monde. Lui aussi ne semble pas prendre la pleine mesure de notre mission, mais peut-être que c'est mieux ainsi. Dans un temps pas si lointain, j'ai connu des aventuriers plus jeunes que lui traverser le continent du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, à la recherche des Six Dofus. Mais, c'était déjà un autre temps. Le temps, justement, nous en dira plus sur Kalel.
"Quant aux Blanscorcelle, je regrette qu'ils soient du voyage. Leurs parents ne les désiraient pas, c'était un fait connu de tous. Alors la fratrie essayait de survivre, le frère en arpentant frénétiquement le village à la recherche d'ami, la soeur en jouant de sa beauté. S'ils sont ici, et c'est tout à fait regrettable, c'est parce que leurs parents voulaient s'en débarrasser. Mais je sais que Briséïs comme Peppin sont de braves enfants, ils doivent être éduqués et aimés. Le petit est plus à l'écoute, je lui ai appris les mathématiques et quelques sortilèges, Briséïs est plus dispersée, cela ne m'étonne pas… Elle est évidemment affectée par l'attitude de son père, elle n'en dit rien mais son désarroi me chagrine. Elle ne semble plus avoir goût à la vie, je dois faire preuve de bienveillance en son égard, je dois la ramener saine et sauve. Oui, je le dois. Je dois les ramener tout les deux.


Mamen rangea sa plume et se relu une dernière fois. Satisfait, il mit son bouquin sous sa tête pour faire office d'oreiller, sa petite bougie s'éteignit sous un léger coup de vent. La Communauté dormait paisiblement à l'exception de Robin qui s'agitait sous l'arbre où il s'était allongé avec Kalel. La journée promettait d'être longue, car dès l'aurore, ils pénètreront dans la Forêt des Abraknydes, un lieu enchanté et secret, gardée par l'impétueux Chêne Mou…

Une activité nocturne singulière animait Bonta en ce 30 de Maisial. Le départ des Huit et d'Edoc Livic était assisté par Amayiro, Aurèle et Danathor, quelques miliciens se chargeaient de la protection de ce dernier, tous s'étaient rendus devant la Grande Porte Sud. Son mécanisme fut activé par deux gardes, soulevant la première herse, puis la seconde, et enfin, entre-ouvrit les portes de la ville.
- Vous savez ce que vous avez à faire, Bonta compte sur vous, dit Amayiro avec gravité.
Danathor se garde de tout commentaire, mais son visage se crispa, l'intendant lâcha un rictus cynique vers le chef de la milice.
- Oui, finissait-il par lâcher.
- Nous reviendrons, répondit Garviel, déterminé.

Les Huit se tournèrent vers la Porte et passèrent son perron. Ils se rendaient vers le Lac de Cania, à plusieurs dizaines de kilomètres au sud-est, une longue marche les attendait. Garviel sentait peser sur lui le regard de son frère Johartis. Il savait, au fond de lui, qu'il ne l'avait pas quitté des yeux depuis son évasion de l'Antichambre. Tandis que les Huit conversaient entre eux, Loken c'était comme enfermé dans ses propres pensées…
- Garviel, je… Je vous sens contrarié depuis plusieurs jours, vous n'avez pas cessé de penser à votre mère… Commença Jogana.
- Ce n'est pas de mon fait, vous sentez sa présence ? Celle de Johartis ? Il n'a pas cessé d'essayer d'entrer en contact avec moi.
- Vraiment ? Comment pourrais-je l'ignorer ? S'interrogea Jogana.
- Je n'en sais rien, vous n'avez peut-être pas accès à tout. À quoi cela ressemble, mon esprit ? Je veux dire… Que voyez-vous ?
- C'est indescriptible, avoua la sorcière. C'est une succession d'images, de sentiments… Je ressens vos émotions et je peux voir des choses, des souvenirs… Mais ce ne sont pas les vôtres, pas tous… On dirait un enchevêtrement inextricable de souvenirs, ils forment une toile de lumières et de ténèbres… Ils se confondent, se mélangent, se séparent…
Garviel observait le paysage nocturne de Cania, éclairé par la lumière froide et bleutée de la Lune. Il contemplait pour la première fois la silhouette des arbres lointains, l'horizon du Monde, qui lui était jusqu'alors impossible de voir, coincé entre les murs de Bonta.
- Garviel ? Reprit Jogana.
- Je n'avais plus senti l'air pur et vivifiant de Cania depuis des siècles, dit Garviel. C'est une sensation étrange
- Je ne ressens plus le besoin de respirer, confia Jogana avec humour, mais je vous crois sur parole !
Touts deux semblaient se retrouver comme s'ils s'étaient quitté pendant des années. Ils conversèrent silencieusement tandis que Garviel avançait au rythme de la compagnie, prenant la direction des Pics Rocheux…

La Forêt des Abraknydes se dressait face à la Communauté telle une armée gigantesque et immobile. Les arbres les plus hauts semblaient tutoyer le ciel, l'horizon était masquée du Nord au Sud. Kalel admira la disposition singulièrement ordonnée des végétaux pour former une colonne d'apparence imprenable et infranchissable, un vaste enchevêtrement de racines, de branches et de petits buissons composait cette forêt à la densité exceptionnelle, qui la rendait si mystique et dangereuse. Alors que les Enutrofs finissaient d'empaqueter leurs bagages, Aliven commença à se frayer un chemin avec de grands coups d'épée, alertant Grandall.
- Hé ! Malheurs ! Hurla-t-il. Aliven se recula aussitôt, avec l'ahurissement caractéristique des jeunes Iops. Ces arbres là ne sont pas morts, dit Grandall.
Aliven rengaina son épée, et reprit sa quête, se faufilant avec difficulté entre les épais branchages, il parvint finalement à s'enfoncer dans la Forêt, atterrissant hasardeusement dans un coin nu.
- Venez !
Se fut d'abord les Eniripsas qui profitèrent de leur taille pour prendre le même chemin, puis Robin qui bénéficiait d'un corps svelte et souple. Kalel dû se défaire de ronces tout à fait tenaces, se confondant de ridicule.
- Ah ces impatients… soupira Jomenn qui fermait tout juste son sac.
Grandall s'approcha à son tour, et d'un geste lent, passa sa main le long d'une vieille branche tout en psalmodiant. Il y eut d'abord un léger silence, et des bruits singuliers et intrigants qui semblaient venir de toute part. La Forêt des Abraknydes se mit, lentement, à s'animer. Les arbres se mirent à murmurer des mots incompréhensibles et se mirent à bouger, se déraciner pour se déplacer avec lassitude, ouvrant un passage aux Enutrofs.
- Nos rhumatismes nous forcent à la ruse ! ironisa Tarsall.
La Communauté avança avec prudence, l'épaisse voute végétale formée par les Hauts Arbres la couvrait intégralement et les rayons qui parvenaient à la traverser ajoutaient une lueur verte surnaturelle. Un lieu enchanté, presque féérique, de bois et de feuilles, d'arbres vigoureux et centenaires comme de jeunes pousses fragiles. Les Abraknydes assistaient stoïquement à la progression des hommes, leurs visages suspicieux suivaient leurs pas. Le chemin qu'ils semblaient avoir libéré conduisait au coeur de la forêt, depuis leur position, la Communauté pouvait apercevoir un silhouette massive qui semblait s'étendre sur tout l'horizon de leur champ de vision. Peppin serra machinalement la main de sa soeur, apeuré par le monstre qui commençait à se dessiner. Grandall menait, pour une fois, la marche, précédé par ses deux acolytes, et leurs pas semblaient assurés. L'Enutrof à la barbe cuivrée, malgré son activité de mineur et le poids de son bagage, s'efforçait de rester droit et fier. À mesure qu'ils progressaient, les chuchotements devenaient des conversations animées et agitées, les Abraknydes se réveillaient lentement de leur torpeur. Mamen accéléra sa marche pour se mettre à hauteur de Grandall :
- Que leur avez-vous dit ? chuchota le disciple d'Eniripsa.
- Que nous venions en amis, répondit Grandall.
La silhouette finissait de se dessiner pour former un tronc large et sombre, aux racines qui jaillissaient de terre comme d'immenses vers. Son écorce était éprouvée par le temps mais semblait robuste et agissait comme une armure impénétrable, et même réputée indestructible…

La Communauté se retrouva face à lui, le vénérable Chêne Mou. La plus mythique créature d'Amakna, aussi imperturbable que ses sujets, mais dont les colères étaient connues dans tout le Monde des Douze pour être aussi violentes que brèves, aux éclats de voix comparables au son du tonnerre, d'une gravité et d'une puissance qui envahissait la Forêt des Abraknydes. Il était plus massif et plus haut que presque toutes les tours du Monde, sa force était comparable à celle d'un dragon. Il connaissait tout de la terre, et ressentait chacune de ses vibrations. La terre était une partie de son âme, et quiconque s'aventurait dans son royaume se mettait à sa merci. Sa bienveillance naturelle cédait parfois à une révolte furieuse lorsque bûcherons et chasseurs pénétraient dans la forêt.
Les conversations cessèrent au bruit sourd et puissant de ce qui s'apparentait à un coup de tambour. Le Chêne Mou se réveillait à son tour, ses paupières d'écorce dévoilèrent deux orbites immenses et noires dans un craquement étouffé, et une bouche apparut, béante et prête à dévorer un disciple d'Eniripsa tout entier, formant un visage dur et marqué. Les branches et le feuillage de la créature s'agitèrent comme pour se débarrasser de quelques impuretés, un soupir profond sembla émaner du sol, le Roi des Abraknydes se remettait lentement en marche.
- Il est imprudent de s'aventurer ici, commença-t-il d'une voix sombre et puissante, égale à sa légende. Une noble et grande entreprise vous a conduit ici, c'est ce que j'ai pu ouïr. Se méprend-t-on ? Parlez.
Grandall s'avança, gardant sa main fixée sur le pommeau de sa pelle.
- Je vous salue, vénérable Chêne Mou, et implore votre aide, dit Grandall.
- Toi, Cuivrebarbe, pourquoi être sorti de ton trou où régnait quiétude et sérénité ? Tes amis se portent bien, la terre leur apporte fortune et joie.  
- Le Roi Allister sent des choses, lui aussi. Il sent venir une menace terrible qui s'avance depuis l'Ouest. Il a senti gronder l'ennemi qui s'y terre, et Amakna est en danger, nous devons aller à Bonta, explique l'Enutrof.
- Plus grande entreprise qu'on a pu le dire, confia le Chêne Mou. Les arbres parlent vous savez, je n'ignore pas ce que vous avez fait à nos compagnons au Champ du Repos (le Chêne Mou se fit plus grave), c'est une tragédie mais les maléfices qui nous menacent sont plus grands que vous l'imaginez.
- De quoi parlez-vous ? Intervint Mamen qui se découvrit de derrière Aliven.
- Je vous parle d'une Ombre. Vous n'auriez pas dû quitter vos contrées, car une Ombre rôde par ici, et mon ami Tinarg (le Craqueleur Légendaire) l'a vu. Il n'a su la décrire, il n'avait jamais vu pareille créature dans le Monde des Douze. De toutes les formes de magie noire, les Ombres sont les pires, dit le Chêne avec une crainte inhabituelle.
- La route vers Cania n'est pas sûre ? Demanda Jomenn.
- Plus aucune route n'est sûre, disciple d'Enutrof. Je ne saurai vous protéger d'une telle menace, même ici. Puisse votre venue ne pas annoncer de mauvais présages.
- Que voulez-vous dire ? Répliqua Jomenn derechef.
- Le regard de l'Ennemi se porte partout sur le Monde, dès lors qu'il scrute un horizon, il en connait chaque détail. Il voit tout. Mais pas tout en même temps. S'il vous suit depuis votre départ, Il sait. Il viendra. Vous faites courir un grand risque à la Forêt, mais je vous concède que vous n'aviez guère le choix, et il ne serait pas sage de vous empêcher de poursuivre votre quête, dit le Chêne Mou.
- Alors combattons l'Ombre ici-même, dit Aliven.
- Ah, soupira la créature, jamais les disciples de Iop ne manqueront de courage, mais nous ne pouvons rien faire contre elle, je le crains. Je ne peux que vous ouvrir la voie jusqu'aux Montagnes de Cania, vous ne serez pas trouvés là-bas, mais c'est un grand risque. Les flancs sont abruptes, les routes accidentées, vous êtes trop chargés et mal équipé pour une pareille entreprise. Les brigandins vous aideront peut-être pour cela.
- Les brigandins ? Répéta Grandall. On ne peut pas leur faire confiance, asséna-t-il avec fermeté.
- Ils y trouveront leur compte, ils ont amassé de trop nombreuses richesses pour ne pas éveiller l'intérêt des brâkmariens. Vous serez leur seule chance, ils l'ignorent encore.
- Comment savez-vous tout cela ? Demanda Mamen.
- Je le sais parce qu'il le faut, répondit le Chêne Mou. Nous sommes tous concernés par le mal qui gronde, nous ne pouvons fuir, nous, les arbres. C'est aux hommes que la tâche incombe.
- Les hommes sont aussi responsables de ce qui se trame à l'Ouest, répliqua Grandall.
- Alors ce combat est bien vôtre. J'ai accepté de vous venir en aide parce que mes compagnons et moi-même avons plus à craindre de l'Ouest que de l'Est. Vous n'avez pas davantage de temps à perdre ici, partez maintenant, intima le Chêne Mou.

La Communauté s'avança jusqu'à la lisière Nord-Ouest de la Forêt des Abraknydes avant la tombée de la nuit, accompagnée par les sortilèges du Chêne Mou qui lui avaient ouvert le passage. Les créatures du bosquet réprimèrent leur animosité vis à vis des aventuriers, conscients du danger qui planait sur elles. Leur maître avait longuement cogité et longuement préparé la défense de son royaume dans les heures qui suivirent, où une agitation particulière avait troublé le sommeil de ses sujets.
- Ce ne fut pas si terrible que cela, lança Kalel en référence à la rencontre entre la Communauté et le Chêne Mou.
- Plus que vous ne l'imaginez, le rabroua Robin, visiblement agacé.
- Je ne vous comprends pas Robin, que voulez-vous dire ? L'interrogea Mamen.
- Nous sommes à plusieurs mois de route avant d'atteindre Bonta, maître Eniripsa. Plusieurs mois, vous comprenez ? Nous n'atteindrons jamais la Ville Lumière à temps, avec l'aide des brigandins ou non.
Mamen fit une moue, feignant de ne pas comprendre où le disciple de Crâ voulez en venir. Sa peur et son impatience se révélèrent au grand jour aussi soudainement que violemment.
- Du calme, dit Grandall. Nous y arriverons.
- Non ! Non ! Vous mentez par les Douze ! Nous allons mourir en essayant !
Peppin se cacha machinalement derrière sa soeur, craignant que Robin la Feuille ne cède finalement à la folie, Aliven, par une réflexe tout aussi naturel, posa sa main sur le pommeau de son épée.
- Quoi ? Vous voulez me faire taire ? Dit Robin en observant le Iop.
- Vous faites en effet beaucoup de bruit, répondit Aliven.
- Peu importe, bon sang ! IL nous regarde, je le sens sur moi, je le sens et il sait ce que nous faisons !
- Maître Crâ, vous êtes seuls avec nous, personne ne vous observe, allons jeune ami… Respirez.
Robin s'agitait frénétiquement, comme pris de convulsions. Il frémissait et jurait à voix basse.
- Qu'allons-nous faire de lui ? Demanda Jomenn en murmurant. Il n'est pas bien, pas bien du tout…
- Alors on dresse le camp ici, on reprendra la route demain dès l'aube, le temps presse, déclara Grandall.

Le soleil déclinait à l'horizon, derrière la Communauté, la Forêt des Abraknydes n'était désormais plus qu'une masse informe et sombre mais dont les murmures troublaient la quiétude du crépuscule. Les plaines de Cania s'étendaient désormais comme une langue brune, de terre, d'herbe sèche et de roches, en partie visible depuis la petite colline qui les surplombait, une pente douce clairsemée de frêles arbustes.
Robin était fiévreux et pâle, son corps tout entier tremblait, comme secoué par une force invisible, Mamen était à son chevet, agenouillé auprès du disciple de Crâ, le massait avec des huiles essentielles, lui faisait avaler des potions censées faire tomber sa température, mais sans succès. Grandall et Jomenn se tinrent à ses côtés, assistant tout aussi impuissants à la dégradation de l'état de santé de leur compagnon.
- Il n'y aura sans doute pas d'amélioration avant demain, je le crains… Dit Mamen avec circonspection.
- Que lui arrive-t-il ? Demanda Jomenn. Je n'ai jamais rien vu de tel.
- Je n'en sais rien, avoua Mamen. C'est fulgurant, il est froid et fiévreux, ses yeux sont injectés de sang, ça n'est pas naturel.
- Vous voulez dire… Qu'il a été envouté ? Reprit le mineur.
- Cela expliquerait son état, concéda l'Eniripsa.
- Il va mourir ? L'interrogea Grandall.
Mamen se releva lentement, comme pour ne pas déranger Robin, son visage se ferma tandis qu'il s'approchait des deux Enutrofs :
- Je n'en sais rien, répondit-il. Peut-être… Il nous faut connaitre l'origine de son mal pour le guérir, sinon…
- Quoi ?! Les interpela Kalel. Il ?…
- Kalel ! Dit Grandall, surpris. Vous devriez rester avec les autres, et manger.
- Nous avons fini, vos gamelles sont prêtes, les autres dorment ou discutent, se justifia le Féca. Je vous regardais autour de Robin, j'ai eu un mauvais pressentiment, je suis venu… Il… Il va mourir ?
- Par Enutrof, soupira Jomenn… Nous n'en savons rien, et garde cela pour toi.

Des pas lourds se firent entendre depuis la clairière des Abraknydes, un colosse s'approcha… Le Chêne Mou.
- Reculez, mortels, intima-t-il.
- Oh ça… Par Féca… Lâcha Kalel stupéfait.
Le Roi des Arbres, dominant le contrebas de toute sa hauteur, se pencha sur Robin La Feuille, un enchevêtrement de feuilles et de branches formaient une main qui s'empara du disciple de Crâ comme s'il s'agissait d'une brindille.
- Il a été empoisonné, dit le Chêne Mou. Si vous le prenez avec vous, il mourra. Je le garde avec moi.
- Empoisonné par qui ? Demanda Grandall.
- Une Ombre.

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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Lun 15 Juin 2015 - 21:15

Chapitre VI. Le Silence

L'agitation autour de Robin ne cessa pas au cours de la nuit. Mamen était resté à son chevet, passant régulièrement un linge humide et frais pour faire tomber la fièvre. Le disciple d’Eniripsa usa de sa magie pour combattre le sortilège, sans succès. Le jour se leva sur la forêt des Abraknydes, protégée par le Chêne Mou qui s’était enraciné sur sa lisière.
- Il ne s’en remettra pas, soupira le Chêne Mou, visiblement attristé.
Peppin ne put retenir ses larmes, pas plus que Kalel, et Briseis. Le disciple de Féca s’approcha de son ami. Ses yeux étaient vides, et blancs, son visage était en sueur et pâle, une respiration sifflante et des tremblements terribles trahissaient la puissance du sortilège.
Les heures défilèrent sans que l’état de Robin La Feuille ne s’améliore, peu à peu, la Communauté semblait se résoudre à perdre un de ses membres.
- Nous devons repartir, dit Grandall.
- On ne peut pas l’abandonner ici, rétorqua Kalel, furieux. On ne peut pas !
- Votre ami à raison, dit le Chêne Mou. Aucune magie ne le sauvera… Vous ne pouvez… Qu’abréger ses souffrances.
Il y eut un silence stupéfait et bouleversé. Kalel s’éloigna de la Communauté, la gorge nouée. Aliven prit la main de Lucinda.
- Vous êtes sûr qu’il n’y a… Aucun moyen ? Demanda Tarsall, dépité.
Le Chêne Mou baissa les yeux vers Robin.
- J’en suis certain, malheureusement… Lâcha-t-il.
- Je vais le faire, dit Kalel.
Les membres de la Communauté se tournèrent vers lui avec étonnement.
- Je… Je vais abréger ses souffrances.
- Je ne suis pas sûr que ça soit une bonne idée, dit Grandall.
- Il était mon plus proche ami. Je… Je dois faire ça, pour lui. Je ne veux pas qu’il continue de souffrir ainsi.
Grandall finit par acquiescer, d’un hochement approbateur.
- Nous devons lever le camp, dit-il. Il faut repartir.
Kalel acquiesça à son tour. Le Chêne Mou porta Robin avec l’aide de ses branches, et s’enfonça dans la forêt des Abraknydes avec Kalel. Des murmures surnaturelles accompagnaient leur marche, des chants abraknydiens. Le Roi des Arbres s’arrêta dans une petite clairière lumineuse, cernée par de vieux chênes, et déposa le disciple de Crâ en son centre.
- Puisse avoir la paix dans l’Au-Delà, dit le Chêne Mou.
Kalel se pencha sur son ami, dont la respiration s’était encore un peu ralentie. Il décrocha une petite dague de sa ceinture, la serrant de toute ses forces. Il y eut une longue hésitation, pendant laquelle Kalel se remémorait sa rencontre avec Robin. Mais le Crâ commença à s’agiter, troublant son recueillement. Ses pupilles devinrent noires comme le marbre, le sortilège avait profondément corrompu son esprit. D’un mouvement sec, Kalel planta sa dague en plein coeur du Crâ, qui lâcha un dernier soupir de soulagement. Son aspect redevint naturel, Robin eut un dernier regard vers Kalel avant de l’empoigner par le bras, comme pour le forcer à se pencher pour l’écouter.

Kalel resta un instant aux côtés de Robin La Feuille, les Abraknydes avaient cesser de chanter. La clairière toute entière s’était figée. Ni le vent, ni les arbres ne semblaient vouloir rompre le silence.

À des centaines de kilomètres, les Huit s’enfonçaient dans les Pics Rocheux de Cania. Les chemins doux et herbeux avaient laissés place à des routes tortueuses et accidentées, rendant leur progression plus ardue. Garviel commençait à sentir les muscles de ses jambes se raidir, contrariés par un l’effort dont le Iop n’était plus accoutumé depuis plus de deux siècles. Devant une pente raide et rocailleuse sur laquelle Peregrim venait de terminer l’ascension, Garviel souffla longuement pour reprendre sa respiration, alors que ses compagnons gravissaient tour à tour l’obstacle sans effort. Edoc Livic, le missionnaire de Danathor, éprouva les mêmes difficultés physique.
- Tout va bien ? S’enquérait Peregrim.
Garviel ne répondit pas et entama à son tour l’ascension, forçant sur ses jambes pour garder l’équilibre, avançant précautionneusement.
- On dirait un vieillard en rééducation, murmura Peregrim.
Un sentiment inédit et désagréable s’empara de Loken. Toute sa puissance, son héroïsme et sa majesté étaient mis à mal par une colline aux flancs abruptes. Le Iop ne se découragea pas, mais en son fort intérieur, il sentir une rage inouïe bouillir en lui, aussi vive que la douleur musculaire qui brûlait ses jambes. Il arriva à hauteur de Peregrim de Grande-Bataille, affublait d’une mine presque satisfaite, son ombre, dessinée par les dernières lueurs du crépuscule, planait sur Garviel Loken.
- Vous y êtes presque, lâcha Peregrim.
Garviel atteignit enfin le sommet, lançant un regard noir à Peregrim qui ne prit pas le temps de lui répondre, les Huit avaient déjà commencé à installer leur campement, et il leur fallait un superviseur. Le Iop intimait des ordres à tout-va, pendant que Garviel reprenait petit à petit son souffle.
- Vous récupérerez bientôt votre force, le rassura Jogana.
- Et si ça ne revenez pas ? Si tout ce temps passé dans l’Antichambre avait définitivement brisé mon corps ?
- On ne se remet pas de quelque chose comme ça en si peu de temps, vous devez être patient, dit la sorcière.
- Je n’ai pas le temps d’attendre que ça aille mieux, je dois faire ce pour quoi j’ai été ramené, répondit Garviel sèchement.
- Loken, venez par ici, ordonna Peregrim.
- Je ne suis pas votre subordonné, lança Garviel agacé. Faites ce que vous avez à faire, je pars en éclaireur.
- Si vite ? J’imaginais que vous auriez pris un peu de repos.
- Je me suis assez reposé comme ça, croyez moi, répondit Garviel, menaçant.
- Garviel, vous ne devriez pas
- Allez-y, dans ce cas, céda Peregrim. Si vous pouvez revenir avant que la nuit ne tombe complètement, l’endroit n’est pas sûr.
Garviel Loken tourna les talons et se dirigeait un peu plus à l’Est, sans dire un mot. Un silence pesant, rompu sporadiquement par des cris de bêtes nocturnes, régnait désormais sur le campement.

À mesure que l’astre solaire déclinait à l’horizon, Garviel s’éloignait toujours un peu plus du campement, s’aventurant sur les bordures extérieurs des Pics rocheux, cernés par les plaines désertiques de Cania. Les yeux du Iop balayaient le paysage avec émerveillement, la voute étoilée illuminait le désert de sable de manière presque surnaturelle, leurs reflets semblaient se dessiner sur les dunes et les rocailles.
- Apaisant, non ? Dit Jogana.
- Ces images ne semblent être que des souvenirs, répondit Garviel. Je dois protéger ce Monde de mon frère, coute que coute.
Il y eut un nouveau silence entre Garviel et Jogana, le Iop s’assit sur un petit talus d’herbe et de sable, contemplant le paysage et laissant la brise sèche et chaude se glisser dans les interstices de son armure. Il se mit à serrer les poings et fronça ses sourcils, trahissant une indicible colère et un désir de vengeance.
- Vous n’aviez jamais pris le temps de… Découvrir le monde de cette façon ? Demanda Jogana.
- Je suis né pour faire la guerre, répondit Garviel avec gravité. Pour protéger les hommes.
- De votre frère, dit Jogana.
Garviel se tint immobile quelques instants avant de se relever avec lassitude. Il se mit à regarder autour de lui avec méfiance, puis prit le chemin du retour vers le campement. Peregrim semblait l’attendre depuis son départ, et tandis que les autres guerriers continuaient de s’afférer, le disciple de Iop se tenait stoïquement sur une rocaille aux formes irrégulières.
- Vous revoilà, Garviel, dit Peregrim. Il faut que nous parlions, je dois… Je dois vous montrer quelque chose.
Garviel opina du chef, les deux Iops s’éloignèrent à nouveau du campement, sans que les Huit ne semblent s'en préoccuper.

Ils marchèrent une dizaine de minutes, vers le Sud, et tombèrent sur une grande palissade de bois sombre et de métal, la pénombre la rendait presque invisible. Peregrim s’avança et poussa la grande porte, fragilisée par les affres du temps, et invita Garviel à le suivre. Ils se retrouvèrent dans un village abandonné, aux bâtisses poussiéreuses pour certaines, en ruines pour d’autres. Les lieux semblaient avoir été désertés précipitamment, des étales sur lesquels gisaient des carcasses d’animaux morts étaient disposées dans ce qui ressemblaient à une place marchande. Quelques chiens visiblement affamés et chétifs trainaient dans les ruelles, intrigués par la présence singulière des deux Iops.
- Quel est cet endroit ? Demanda Garviel.
- Ça n’a pas d’importance, répondit Peregrim qui semblait se diriger vers quelque chose.
Le disciple de Iop emprunta une rue plus large qui menait vers la place centrale du village. L’obscurité dessinait une silhouette gigantesque en son centre, une statue. En s’approchant, Garviel commença à froncer les sourcils de suspicion. L’entité devait mesurer près de trois mètres de haut, figée sur un socle lui aussi fait de pierre. Peregrim s’agenouilla devant la statue, passant rapidement sa main pour dégager le sable et la poussière d’une plaque rouillée.
- Approchez, dit Peregrim.
Garviel s’avança, leva les yeux vers le haut de la statue, abîmée par le temps et profondément mutilée à certains endroits, mais le disciple de Iop reconnu un visage familier.
- C’est
- Nous en avons trouvé des dizaines comme celle-ci à travers le Vieux Continent, dit Peregrim. Vous avez marqué les hommes, ils vous vénéraient comme un Dieu.
Garviel ne pu masquer sa surprise lorsqu’il prit conscience que cette statue était à son effigie.
- Je vais être honnête avec vous, j’ignore tout de ce que vous êtes, et de ce que vous étiez. Je sais seulement combien votre mission est importante.
- Pourquoi me montrer cela ? Demanda Garviel.
- Vous êtes le seul Huit à avoir reçu de tels honneurs. Pourquoi ? Votre héroïsme était-il si… Si incroyable que cela ?
Garviel ressentait une certaine animosité chez son interlocuteur.
- Que savez-vous de ma mission ? Rétorqua Garviel.
- Vous esquivez, le tança Peregrim. Mais je vais vous répondre : je sais que vous devez tuer votre frère, Johartis. J’ai entendu dire que cela règlerait beaucoup de problèmes.
- Sans doute, dit Garviel.
- Mais pas tous, reprit Peregrim.
- Que voulez-vous dire ? S’étonna Loken.
Dans un geste vif et précis, Peregrim dégaina une dague et la planta dans le flanc de Garviel. Le Iop répéta son geste à trois reprises avant que Loken parvienne à empêcher le quatrième de l’atteindre.
- Vous ne pouvez pas réussir votre mission, souffla Peregrim.
Garviel entraina son assaillant dans sa chute, profitant de son déséquilibre pour le désarmer. Les deux Iops se débattaient au sol, se frappant au visage avec une violence inouïe. Garviel prit le dessus, malgré les profondes entailles qui commentèrent à saigner abondamment, le Iop concentra toute sa force pour maintenir son ennemi à terre, un ultime coup dans la tempe l’assomma, et Loken commença à serrer ses mains autour du cou de Peregrim.
- Garviel, non ! Ne faites pas ça ! Hurla Jogana.
Les yeux de Peregrim étaient injectés de sang, son visage vira peu à peu au violet. Sa main trouva sa dague qui vint se planter sous l’omoplate de Garviel. Il se releva d’un bond, Peregrim roula sur le flanc pour se relever, au son d’une lame qui sortait de son fourreau. Garviel se dressait de toute sa hauteur, légèrement chancelant, tandis que son assaillant se retourna vers lui.
- Vous… Vous êtes seul… Garviel… Balbutia Peregrim qui cherchait son souffle.
Garviel s’avança lentement jusqu’à se tenir au-dessus de Peregrim. Emissarii Lamina s’enfonça lentement sous son sternum, Peregrim de Grande-Bataille lâcha un dernier souffle, adressant un regard noir à son assassin.
- Garviel… Dit Jogana, apeurée.
Le Iop tituba et s’effondra aux côtés de Peregrim.
- Jogana… Je… Lâcha-t-il.
La nuit et son astre faisait paraitre le sang noir et brillant. Garviel le sentait s’échapper de son corps, et sa respiration devint lente et saccadée. Il tentait tant bien que mal de garder les yeux ouverts, rivés sur une étoile qui parut plus scintillante que les autres.

Le jour se leva sur les plaines de Cania, une aurore ensoleillée mais pourpre. Un vent sec se faufila dans les ruelles du village abandonné, balayant la poussière et le sable. La statue révéla ses plus infimes détails à la lumière du jour, le visage du Iop paraissait dur mais bienveillant. Elle se dressait au milieu du village, comme pour assurer sa protection. Le village était désert, seul le sifflement du vent et les aboiements désespérés des chiens rompaient le silence.


... Fin de la première partie de "La Communauté d'Amakna"...


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MessageSujet: Re: Le Prophète de Brâkmar.   Lun 11 Avr 2016 - 22:06

Chapitre VII. Colère



Garviel...

Le bruit du vent soufflant sur les plaines de Cania retentissait comme un murmure surnaturel. Sa force emportait avec lui des colonnes de sable et de poussière qui se dressaient comme autant d'édifices. Une magie aussi fascinante que singulière. Peu à peu, les colonnes irrégulières qui s'effaçaient et se reformaient au gré du vent commençaient à se dessiner, s'entremêlant et s'enchevêtrant pour former une obélisque unique. L'édifice de sable gagnait en hauteur et en épaisseur. Les éléments alentours semblaient tous se diriger vers lui, comme attirés par sa gravité.

Garviel... !

Les murmures devinrent des cris sourds et terrifiants. L'obélisque se mit à noircir. Des membres humains semblaient vouloir s'en échapper sur toute sa surface. Des mains décharnées, des crânes atrocement mutilés et des corps en lambeaux commençaient à apparaitre sur la structure. Les cris devinrent des râles de douleurs. L'obélisque se déformait à nouveau, réduisant sa taille. L'entité semblait consciente. Vivante.

Garviel pour l'amour de Féca, réveillez-vous !

L'entité prenait une forme nouvelle. Humanoïde. Les corps qui la formaient se brisaient et fusionnaient entre eux pour ne former plus qu'un. Un crâne sombre aux orbites terrifiantes d'où surgissaient des iris jaunâtres émergeait de l'entité. Des membres supérieurs squelettiques se détachaient du tronc, formé par un amas incohérent de peau et d'os. Une longue toge d'un noir profond semblait se dérouler depuis les épaules jusqu'aux pieds.

Garviel ! GARVIEL ! VOUS NE RÊVEZ PAS !

L'horreur s'approchait. La terre semblait flétrir à chacun de ses pas.
- Il ne t'entend pas, sorcière, lâcha le monstre.

GARVIEL !!!

- Piètre choix d'hôte, sorcière. Son corps est brisé et son âme est en miette...
- Qui êtes-vous, créature de l'ombre ? Comment pouvez-vous m'entendre ?
- Je suis Elbaid.

Garviel Loken se releva d'un bond et dégaina son épée d'un geste assuré. Le Iop trancha d'un coup net l'Ombre au niveau de son abdomen.

- Bien tenté, champion de Bonta. Mais il en faudra plus...
- Tu es sans doute l'ombre la plus faible des neuf, rétorqua Garviel. Je n'ose croire que c'est toi que Johartis a envoyé pour faire ce travail.
- Oh, ricana Elbaid. Tu es toujours enclin à provoquer la vanité des Ombres. Mais si je suis effectivement le plus faible, tu n'es pas assez fort pour m'éliminer...
- Voyons cela.

Garviel asséna des coups violents sur le corps de l'Ombre. Les membres volèrent et s'éparpillèrent sur le sable froid des plaines de Cania. Ils se mirent à flétrir puis se dissoudre.

- Ahahah. Tu n'as rien appris de ces deux siècles de sommeil, Garviel... Tu peux briser mon corps, mais tu ne m'atteindras jamais. Tu finiras par mourir d'épuisement.

Le Iop redoubla d'effort, mais Elbaid semblait se reformer partout autour de lui. Garviel utilisa toute sa magie pour détruire ses réapparitions, les unes après les autres, sans succès.

- Ta blessure est profonde, dit Elbaid. Tu t'épuises... Et tes efforts sont futiles.
- Que veux-tu Elbaid ? Que veut Johartis ? Demanda Garviel.
- Johartis ? Plus personne ne le nomme ainsi dans les Terres Gelées… C’est le Prophète qui m’envoie.
- Il n’a de prophétique que le nom, asséna Garviel, sèchement.
- Tu ignores tout de ses pouvoirs, champion de Bonta. Tu n’es qu’un pantin d’une ville corrompue. Lui a asservi une partie du Monde. Il m’envoie te chercher… Ses plans à ton sujet ont changé.
- Alors la folie s’est définitivement emparée de lui, répondit Garviel. Je ne répondrai pas à son appel. Si je dois le retrouver, c’est pour le tuer.
- Il n’ignore pas ton animosité en son égard. Il n’ignore pas non plus les plans de Jiva. La prêtresse a envoyé un message à Amayiro… De faibles champions ont été envoyés pour que les deux royaumes fassent cause commune à nouveau… Mais les forces de la ville des Ténèbres sont partout. Et déjà, les chances d’une telle alliance sont compromises…
- Moi j’ignore de ce dont tu parles, Ombre. Je n’ai été ramené à la vie que pour mettre terme à celle de Johartis. Et je le ferai, coûte que coûte.
- Oh, sourit Elbaid. Tu n’as donc pas été avisée par ta commanditaire ? Tu n’es qu’un pion parmi d’autre, une diversion pour le Prophète… Mais le Prophète voit tout. Elle ne compte pas sur toi, tu es instable et ton âme est corrompue par l’Antichambre… Mais ta puissance, l’énergie que tu dégages, ne pouvait que nous attirer, et attirer le regard du Prophète…
- Aucune alliance de mortels ne peut le vaincre, rétorqua Garviel.
- Elle l’ignore. Mais pas toi, ni le Prophète. Mais le Monde que tu crois sauver a disparu depuis longtemps. L’ennemi que tu croyais combattre est désormais entre tes murs… Le Prophète se moque de Brâkmar et de Rushu. Son fidèle serviteur, Djaul, souhaite que la tête du Seigneur Démon lui soit offerte. Le Prophète gagne en puissance un peu plus chaque jour… La fin est proche.
- Si Johartis ne sert plus Brâkmar, qui sert-il ?
- Lui-même, champion de Bonta. Ce Monde va être lavé de sa corruption. Ni Bonta, ni Brâkmar, ne souhaitent que cela arrive. Crois-tu que la richesse de Danathor ne tienne qu’au commerce de sa propre ville ? Il marchande depuis longtemps avec ses prétendus ennemis. Je veille ici sur Cania, et je l’ai vu.
- Danathor… grogna Garviel.
- Tu représentes un danger terrible pour lui. C’est pourquoi il a voulu t’éliminer. Il possède ta Milice. Les Huit ne sont plus tes hommes, mais les siens. Et ils te traqueront. Te pourchasseront. Ce Monde est dicté par des règles différentes des tiennes…
- Rien n’a changé en ce qui me concerne. Johartis est un traître. Il m’a enfermé dans l’Antichambre pendant deux siècles. Je le ferai payer.
- Il ne demandera aucun pardon, lâcha Elbaid. Mais pense à tout cela. Si tu parviens à le tuer, le Monde que tu lègueras ne sera pas meilleur. Et tu seras mort pour rien. Vis à ses côtés, et écrase tes ennemis avec lui, quels qu’ils soient.

Garviel commença à se contracter, la douleur liée à ses multiplies plaies se réveilla.

- J’ai quelque chose pour toi, dit Elbaid.
L’Ombre fit tournoyer le sable autour de lui, une masse sombre émergea de sous la surface, longiligne et d’aspect régulier.
- Te souviens-tu de cette épée ? Sombracier. Cette lame n’est pas tombée entre des mains impies, si tu dois remercier le Prophète pour quelque chose, c’est au moins pour cela.
En posant son regard pour la première fois depuis deux siècles sur son arme, Garviel fut emparé par un sentiment étrange.
- Je ressens quelque chose de mauvais, Garviel…
- Ignore cette sorcière, Garviel. C’est une pantin de Jiva. Elle te tient sous contrôle grâce à elle.
- Ne vous laissez pas influencer par ce monstre ! Somma Jogana.
- De quelle manière me contrôlerait-elle ? Elle ne peut rien faire de là où elle est.
- Elle influence ton esprit, Garviel. Ne sens-tu pas cette influence ?
- Je ne suis là que pour vous aider. Je n’ai pas demandé à être piégée ici !
- Silence, sorcière ! Tonna Elbaid. Sa voix est celle de Jiva, rétorqua Elbaid. Vous l’avez senti Garviel.
- Garviel, faites-moi confiance. N’écoutez pas cette Ombre. Ne prenez pas cette épée !
- Qu’adviendrait-il ? Demanda Garviel. Cette épée m’appartient.
- Elle a été envoûtée !
- Elle a toujours été envoûtée, répondit Garviel.
-  Ne faites pas ça ! Hurla Jogana.

Garviel s’avança lentement de l’Ombre et de l’épée plantée dans le sol. A mesure qu’il s’en approcha, Emissarri Lamina s’alourdissait et commença à se tordre. Son pommeau devient peu à peu brûlant et le Iop finissait par la lâcher avec violence. La lame s’oxyda en un instant et devint un amas grossier de métal et de poussière qui fini par s’évanouir.
- Que signifie tout ceci ? Demanda Garviel.
- Le pouvoir de Sombracier est plus grand que dans vos souvenirs…
Garviel plaça sa main autour du pommeau de Sombracier. La lame sembla s’illuminer d’une lueur verdâtre. Il l’extirpa du sol d’un geste sûr et la dressa face à lui comme pour vérifier son équilibre.
- Non… Garviel ! Non !
- Vous sentez son pouvoir en vous, n’est-ce pas ? Demanda Elbaid. Vous ressentez sa présence ?
- Oui, affirma Garviel. Oui, il est ici.
- Que vous dit-il ?
- Qu’il est temps.
Garviel recula d’un pas et transperça l’Ombre en plein cœur. Un râle strident et furieux s’échappa d’Elbaid, une épaisse fumée noire commença à s’échapper de sa bouche. Son corps tout entier recommença à se disloquer et se liquéfier.
- C'est inutile..., lâcha Elbaid dans un dernier souffle.
Un tourbillon de poussière, de fumée, de chair et d’os commença à se former. La puissance du souffle emportait tout sur son passage. Garviel resta immobile, résistant à la force du cataclysme, Sombracier toujours plantée dans le corps de plus en plus décharné de sa victime.
- Garviel, arrêtez tout ceci !
Dans un dernier râle sourd, le tourbillon disparaissait en un instant et l’Ombre Elbaid était redevenue un amas de sable et de poussière. Seul son crâne grisâtre et mutilé trahissait sa présence.
- Nous devons retourner à Bonta, dit Garviel.
- Garviel, vous ne pouvez pas faire cela… Ignorez tout ceci ! Il y a sûrement une explication…
- Non. L'ombre a raison, les traîtres pullulent en Bonta.
- Vous êtes blessés… Vous ne trouverez que la mort en retournant là-bas. Et vous retournerez dans l’Antichambre…
- C’est donc cela qui vous effraie ? Que je puisse mourir et que votre esprit soit happé avec le mien dans ce lieu maudit ? Il n’y a rien que vous puissiez faire pour m’en empêcher.
- Non je ne peux rien faire, seulement tenter de vous raisonner. Ne faites pas ça.
- On continue, lâcha Garviel.

Le voile crépusculaire était déchiré par d’épais nuages noirs striés par de menaçants éclairs. Le tonnerre grondait et faisait vibrer le sol instable des montagnes de Cania. Grandall scrutait le flan de la montagne voisine depuis un pan de falaise mince et rocailleux, cherchant la présence des brigandins.
- Que voyez-vous ? Demanda Tarsall.
- Il n’y a rien de ce côté je le crains, soupira Grandall. Nous allons devoir grimper encore.
- Les Eniripsas ne pourront pas en faire davantage, lança Aliven. Il faut qu’on se pose.
- Il a raison Grandall. Les Iops les portent depuis la vallée, nous avons tous besoin de repos, abonda Tarsall.
Grandall grommela quelques mots avant de se débarrasser de son sac et commencer la préparation du campement. Briseïs et Peppin n’avaient pas ouverts les yeux depuis plusieurs heures, épuisés par les escalades successives. Mamen était encore sous le choc de la disparition de Robin et n’avait pas décroché un mot depuis que le groupe l’avait abandonné dans la vallée. Le groupe s’installa dans un petite grotte sombre, s’agglutinant autour d’un feu terne qui peinait à percer l’ombre de la nuit.
La communauté avait commencé à s’assoupir quand la pluie commença à s’abattre violemment sur le campement. Une silhouette se dessina à l’extérieur, colossale et menaçante.
- Hé, murmura Jomenn à Grandall. Il y a quelque chose dehors.
Grandall tapa d’un coup sec sur l’épaule d’Aliven qui se réveilla lentement, engourdi. La silhouette commençait à s’approcher dangereusement de leur cache.
- Préparez-vous, dit Aliven. Protégez les Eniripsas.
L’ombre s’engouffra dans la grotte. L’homme avait le crâne chauve et surplombé d’un imposant crâne de sanglier, un torse nu où le dessin des muscles et de multiples mutilations s’entremêlaient. Une main pâle et cornue serrée le pommeau d’un marteau qui semblait aussi lourd que mortel.
- Que faites-vous ici ? Demanda l’homme d’une voix rocailleuse.
- Nous ne sommes que des voyageurs, répondit Grandall.
- Des voyageurs ?  Si nombreux ? Et où allez-vous ?
- Cela ne vous regarde pas, répondit Aliven avec défi en serrant le pommeau de son épée.
- Doucement jeune Iop, dit l’homme. Je pourrai vous mettre en pièce avant que vous n’ayez eu le temps de réagir. Vous êtes coincés ici, il serait malhabile de vous montrer belliqueux.
- Nous ne pouvons vous répondre, dit Grandall. Notre destination est secrète et le demeurera. Et vous, qui êtes-vous ?
L’homme s’approcha du feu en lâchant son marteau dans un bruit sourd.
- Mon nom est Sandor. Sandor Porteur-de-Colère.

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